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Extension du domaine du violoncelle Cahors Aujols (Eglise Saint-Jean-Baptiste) 07/25/2025 - Ludwig van Beethoven : Sonate pour violoncelle et piano n° 2, opus 5 n° 2
Rebecca Clarke : Sonate pour violoncelle et piano
Maurice Ravel : Sonate pour violon et piano n° 1 (arrangement Christian Proske)
Francis Poulenc : Sonate pour violoncelle et piano Raphael Wallfisch (violoncelle), Simon Callaghan (piano)

Résidant à Aujols, village d’à peine 400 habitants mais à la population de nouveau croissante (148 seulement en 1975) situé à une quizaine de kilomètres au sud‑est de Cahors, le chef d’orchestre anglais Martin Yates a eu l’idée un peu folle d’y créer un festival en 2008. Ces « Heures musicales », interrompues par trois années blanches covid et post‑covid mais reparties de plus belle en 2023, en sont donc parvenues à leur quinzième édition.
Dans cette terre lotoise déjà si riche en festivals estivaux, personne ne songe ici à reconstituer Saint‑Céré, Prades ou La Roque‑d’Anthéron. L’ambition partagée par toute une commune, à l’image de son maire, Geneviève Dejean, est plus modeste mais pas moins séduisante : une manifestation à taille humaine, dans un esprit amical, voire familial, portée, comme tant d’autres festivals, par une association, Aujols culture et loisirs (ACEL), présidée par Martine Tipper, et ses nombreux bénévoles. Chacun met la main à la pâte : les jeunes accueillent le public et les enfants, prenant leur mission très au sérieux, distribuent des rafraîchissements à l’entracte.
Pas de bonne franquette musicale, en revanche : on peut certes à nouveau parler de modestie s’agissant du format – trois soirées consécutives, du 24 au 26 juillet – et des tarifs – 18 euros, ou 45 euros pour les trois concerts – mais certainement pas à propos des artistes invités et des programmes qu’ils ont choisis. Martin Yates le précise bien volontiers : les musiciens viennent jouer ce qui leur fait plaisir, et ils n’ont pas tort, car les deux cents auditeurs se montrent très attentifs puis tout à fait enthousiastes.
Deux cents, c’est déjà, en poussant un peu les murs, la capacité de l’église Saint-Jean-Baptiste, mais Martin Yates ne souhaite pas aller ailleurs. On le comprend aisément, car l’édifice dominant le bourg, construit à proximité immédiate des vestiges d’un château, rebâti à la fin du XIXe siècle et surmonté d’une imposante tour‑clocher, constitue une composante essentielle de l’histoire et de l’âme du festival. En outre, un dispositif ingénieux, consistant en une pergola disposée au‑dessus des musiciens et derrière eux, joue un rôle très efficace d’abat‑son, assurant une bonne projection en direction du public et empêchant la musique de s’envoler dans les voûtes ou de s’échapper sur les côtés.
 S. Callaghan, R. Wallfisch (© Alain Ramahefarivony)
On bénéficie donc dans des conditions presque optimales du partenariat entre Raphael Wallfisch (né en 1953) et Simon Callaghan (né en 1983) dans la Deuxième Sonate pour violoncelle et piano (1796) de Beethoven. Partenariat, car l’équilibre et la parité entre les deux musiciens reflètent bien le titre original (en français) retenu pour la première édition des deux premières sonates : « Grandes Sonates pour le Clavecin ou Piano‑Forte avec un Violoncelle obligé ». Cette harmonie n’empêche en rien les personnalités de s’exprimer, aussi bien un violoncelle versatile et chantant qu’un clavier précis et très investi. L’œuvre avance ainsi sans temps mort ni à‑coups, avec fluidité, aisance et naturel, tout paraissant couler de source.
Virtuose de l’alto, Rebecca Clarke (1886-1979) a destiné une très belle Sonate (1919) à son instrument, mais en a prévu d’emblée une version pour violoncelle. Alors même que les altistes ne disposent pas d’un répertoire très étendu et qu’elle est remarquablement écrite pour l’alto comme pour le piano, on ne comprend pas pourquoi la plupart d’entre eux ne s’attachent pas à la faire connaître davantage. Un bref Vivace, dans l’esprit d’un scherzo à la fois populaire (gigue) et fantastique, est entouré de deux mouvements plus développés, de tempérament élégiaque : il est vrai qu’en exergue sont placés deux vers extraits de La Nuit de mai de Musset (« Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse, Fermente cette nuit dans les veines de Dieu », que Raphael Wallfisch prend la peine d’énoncer méticuleusement avant de jouer. « Impressionniste » et modal, avec des harmonies très recherchées, le langage rappelle celui de Vaughan Williams, dont on croit entendre le dernier mouvement de la Troisième Symphonie « Pastorale », exactement contemporaine, lorsque le piano ouvre l’Adagio conclusif, sur une lente et douce monodie.
Des influences debussystes et ravéliennes sont également audibles, ce que le début de la seconde partie fait d’ailleurs apparaître encore plus clairement, avec l’arrangement par Christian Proske (né en 1965), deuxième violoncelle solo à l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, de la Première Sonate pour violon et piano (1897) de Ravel. L’adaptation fonctionne très bien, sans doute aussi parce que les musiciens se montrent très convaincants dans cette partition qui n’a été révélée que voici exactement un demi‑siècle et qui, si elle n’est pas encore tout à fait aboutie, n’en annonce pas moins certains des chefs‑d’œuvre à venir.
Autre point remarquable du programme, la Sonate pour violoncelle et piano (1948) de Poulenc n’est guère prisée des interprètes, ce que sa difficulté technique explique sans doute en partie. Mais cela n’effraye nullement Raphael Wallfisch, pas davantage que sa difficulté artistique : évitant de surjouer les contrastes qui abondent dans cette musique assez composite, il fait preuve, à l’unisson de Simon Callaghan, de légèreté ironique et prend de la distance dans ces pages semblant se remémorer les années 1920 avec une certaine nostalgie.
Après Clarke et Ravel, pas moins de trois bis poursuivent l’extension du domaine du violoncelle, qui vole au violon la langoureuse « Scène du jardin » de la musique de scène deBeaucoup de bruit pour rien (1918) de Korngold, au piano la Quatrième des Improvisations (1874) de Massenet (arrangée par Martin Yates), d’une belle profondeur, et à la voix la Pièce en forme de habanera (1907) de Ravel. Nul ne s’en plaindra quand le gentleman cambrioleur a pour nom Raphael Wallfisch.
Le site des Heures musicales d’Aujols
Le site de Raphael Wallfisch
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Simon Corley
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