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Un début fracassant à la Scala Milano Teatro alla Scala 06/27/2025 - et 30 juin, 4, 8, 11, 14, 17* juillet 2025 Vincenzo Bellini : Norma Freddie De Tommaso*/Antonio Poli (Pollione), Michele Pertusi (Oroveso), Marina Rebeka/Marta Torbidoni/Jessica Pratt* (Norma), Vasilisa Berzhanskaya (Adalgisa), Laura Lolita Peresivana (Clotilde), Paolo Antognetti (Flavio)
Coro del Teatro alla Scala, Alberto Malazzi (préparation), Orchestra del Teatro alla Scala, Fabio Luisi (direction musicale)
Olivier Py (mise en scène), Pierre-André Weitz (décors et costumes), Bertrand Killy (lumières), Ivo Bauchiero (chorégraphie)
 (© Brescia e Amisano/Teatro alla Scala)
Dire qu’elle était attendue avec impatience est un euphémisme. Norma n’avait plus été représentée à Milan depuis 1977, une éternité. Cette année‑là, Montserrat Caballé donnait la réplique à Tatiana Troyanos. Dix ans plus tôt, Leyla Gencer affrontait le rôle avec Giulietta Simoniato en Adalgisa. Sans parler, bien sûr, de 1955, lorsque Maria Callas immortalisait Norma au cours de représentations devenues légendaires, avec pour partenaires Mario del Monaco et déjà Giulietta Simoniato.
C’est en 1831 que le chef-d’œuvre de Bellini a vu le jour à la Scala (avec Giuditta Pasta en Norma et Giulia Grisi en Adalgisa). On imagine que c’est pour cette raison qu’Olivier Py a choisi de situer l’action de cette nouvelle production milanaise dans le célèbre théâtre. Le metteur en scène français a donc opté pour le concept du théâtre dans le théâtre, rien de bien nouveau. Le rideau s’ouvre avec, en arrière‑plan, la façade du bâtiment. Sur le devant de la scène, on voit un figurant brandir un immense drapeau italien, sur fond de bagarres et de coups de fusil. Les druides et les Romains sont ici des Italiens et des Autrichiens, nous sommes à l’époque du Risorgimento. Le décor tourne ensuite pour laisser voir une toile représentant la salle ravagée par des bombardements. Des tables de maquillage sont poussées sur scène par des figurants ; sur le miroir de l’une d’elles est inscrit en gros caractères « MEDEA », comme pour souligner le parallèle entre les deux héroïnes. Le tout avec force têtes de mort, échafaudages métalliques noirs et hommes au torse dénudé, bref la signature d’Olivier Py. Le soir de la première, le metteur en scène et son équipe ont été accueillis par un concert de huées comme rarement entendu à Milan, à en croire la presse italienne. A la dernière, la production n’a suscité qu’indifférence. Ce n’est pas une réussite, certes, on ne comprend pas vraiment où Olivier Py a voulu en venir, mais pas de quoi fouetter un chat.
Pour cette nouvelle Norma, la Scala n’a pas eu de chance avec le rôle‑titre puisque trois chanteuses se sont succédé sur scène en l’espace de sept représentations. Initialement prévue pour toute la série, Marina Rebeka a déclaré forfait pour les trois dernières soirées. Pour la petite histoire, on signalera que la soprano lettone n’avait pas pu non plus assurer toutes les dates de Medea à Milan en janvier 2024, ici aussi trois chanteuses différentes ayant dû se partager le rôle. C’est Jessica Pratt qui a remplacé sa collègue au pied levé pour la dernière représentation de Norma et qui, pour l’occasion, a fait des débuts fracassants à la Scala. Il faut beaucoup de courage et une certaine dose d’inconscience pour affronter un des rôles les plus difficiles du répertoire dans de telles conditions. Mais le résultat a été tout simplement splendide : Jessica Pratt a livré une superbe prestation, son « Casta diva » a recueilli des applaudissements enthousiastes pendant cinq bonnes minutes, et aux saluts finaux, la chanteuse a reçu un accueil triomphal. Son incarnation de la prêtresse a suscité l’admiration par sa technique raffinée, sa musicalité hors pair, ses variations élégantes (notamment dans la redoutable cabalette « Ah! bello a me ritorna », interprétée avec une rare maestria), ses sons filés et ses pianissimi évanescents, sans parler d’une forte présence scénique, notamment lorsqu’elle descend majestueusement un grand escalier avant le célèbre « Casta diva », chanté sans transposition, dans la tonalité voulue initialement par Bellini. Un (léger) bémol tout de même : sa voix lumineuse et angélique manque quelque peu de substance et d’éclat dans les passages dramatiques, lorsqu’il s’agit de traduire la véhémence et la colère du personnage, mais il faut s’incliner devant la prestation globale, surtout dans des circonstances pareilles. Chapeau !
En Pollione, Freddie De Tommaso a fait forte impression avec son timbre sombre, aux couleurs presque barytonales, ses accents ardents et passionnés, ses aigus rayonnants et son legato admirable. La révélation de la soirée a été la splendide Adalgisa de Vasilisa Berzhanskaya, avec son timbre riche et capiteux, sa puissance vocale, ses pianissimi incroyables et sa maîtrise de la ligne de chant. Un nom à retenir. Même si son timbre a perdu de son éclat et de sa puissance, Michele Pertusi a incarné un Oroveso de haute tenue, au chant raffiné et élégant. On signalera également la Clotilde à la voix chaude et percutante de Laura Lolita Peresivana, élève de l’Académie de la Scala.
Le chœur, tout simplement grandiose, a offert une prestation mémorable à chacune de ses interventions. S’il n’évite pas toujours les lourdeurs ni une certaine précipitation dans les passages enflammés, le chef Fabio Luisi a livré néanmoins une exécution musicale dynamique et contrastée, alternant les pages brillantes et scintillantes avec des passages élégiaques d’un grand lyrisme et à l’atmosphère lunaire.
Claudio Poloni
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