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Quand l’orchestre se fait féerie

Baden-Baden
Festspielhaus
03/07/2025 -  et 24 (Sevilla), 25, 26 (Madrid), 28 (Frankfurt) février, 1er (Dortmund), 3 (Hannover), 4, 5 (Hamburg), 8* (Baden‑Baden), 10, 11 (Wien) 12 (Budapest) mars 2025

7 mars
Antonín Dvorák : Zlatý kolovrat, opus 109, B. 197
Gustav Mahler : Symphonie n° 4

11 mars
Gustav Mahler : Blumine
Felix Mendelssohn : Concerto pour deux pianos en mi majeur, MWV O 5
Antonín Dvorák : Symphonie n° 8, opus 88, B. 163

Christiane Karg (soprano), Lucas Jussen, Arthur Jussen (piano)
Gewandhausorchester Leipzig, Andris Nelsons (direction)



A. Nelsons (© Michael Bode/manolopress)


Il est courant d’affirmer que la sonorité des orchestres européens tend à s’uniformiser depuis quelques décennies. Pourtant, de notables exceptions subsistent, et l’identité singulière de l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig demeure l’une des plus saisissantes. Soulignée par l’acoustique exigeante du Festspielhaus de Baden‑Baden – qui l’accueille pour deux soirées successives de tournée –, la véritable féerie instrumentale dont est capable cette formation prestigieuse tient même parfois du miracle.


La ductilité de la matière dans les tutti, ce léger souffle d’air qui semble s’insinuer entre chaque pupitre pour en distinguer à peine le timbre, sans jamais trop le mettre en avant, ce subtil maillage d’un tissu sonore invariablement soyeux, l’art qu’ont ces musiciens de s’écouter et de poser leurs attaques avec une légèreté imperceptible (la construction par étages du quatuor, avec cette façon ineffable de faire vibrer la verticalité des accords, sans jamais forcer l’archet, des premiers violons aux contrebasses !), ou encore ce sens de l’élan sans aucune perte de contrôle ni emphase rythmique : tout concourt à une distinction et une élégance qui laissent pantois. Une phalange d’exception, qui a su préserver ses particularités à travers les siècles, au même titre que l’Orchestre philharmonique de Vienne, bien sûr, mais aussi – et surtout – la Staatskapelle de Dresde et l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, autant d’exemples magistraux d’identités demeurées intactes.


Oserait-on dire que l’on entend encore ici l’orchestre de Mendelssohn, qui en fut le directeur à Leipzig de 1835 à 1847 ? Dans une certaine mesure, oui, tant la sonorité véritablement aristocratique de ces instrumentistes semble convenir idéalement au romantisme mesuré et raffiné de l’auteur du Songe d’une nuit d’été. Après tout, entre lui et Andris Nelsons, seulement treize Gewandhauskapellmeister se sont succédé à ce poste, ce qui n’est pas si considérable. Que cette phalange ait néanmoins pu conserver une personnalité aussi marquée, alors qu’elle paraît s’être à ce point rajeunie dans sa composition actuelle, surprend davantage. Or c’est pourtant dans ce type de configuration que s’appréhende le mieux le mystère de la transmission d’une culture sonore au sein d’un orchestre, par‑delà le renouvellement des générations.


Cela dit, certaines bonnes pratiques, nullement ésotériques, favorisent aussi cette continuité. Lors de la tournée, par exemple, sept musiciens ne sont en réalité que des stagiaires, invités à se produire pour ces quelques concerts « dans la cour des grands » et mus par la concentration et le sens des responsabilités que l’on imagine. Ce sont de tout jeunes instrumentistes, issus d’une véritable pépinière : l’Académie Mendelssohn de Leipzig. Autre initiative singulière : l’échange entre titulaires du Gewandhaus et du Boston Symphony, les deux phalanges dont Andris Nelsons est actuellement directeur musical. En ce moment, un violoncelliste et un contrebassiste américains viennent ainsi s’intégrer dans les cordes de Leipzig, ce qui implique là encore une remise en question et la nécessité d’une écoute mutuelle de tous les instants. En somme, tout ici respire la tradition, et pourtant rien n’est routinier.


Mendelssohn figure évidemment dans l’un des deux programmes de la tournée, mais avec une œuvre mineure, le Concerto pour deux pianos en mi majeur, écrit à l’âge de 14 ans, une des parties solistes étant destinée au compositeur lui‑même, l’autre à sa sœur Fanny. Un concerto à ne pas confondre avec « l’autre » concerto pour deux pianos, en la bémol, écrit un an plus tard, un rien plus mûr, créé à Berlin en 1825, par Mendelssohn et son mentor Ignaz Moscheles. Les deux partitions ont d’ailleurs connu le même destin, un long oubli, jusqu’à leur redécouverte dans les fonds de la Bibliothèque nationale de Berlin en 1950, et elles paraissent toutes les deux d’une longueur un peu démesurée par rapport à un matériau musical qui n’est pas extrêmement consistant. Cela dit, difficile de bouder son plaisir devant une musique aussi joliment écrite, d’une fraîcheur encore très mozartienne, a fortiori quand la petite harmonie du Gewandhaus en souligne avec autant de charme les aspects les plus fruités.


Devant les deux grands Steinway de concert, on retrouve les frères Jussen, duo de jeunes Hollandais qui, malgré les années qui passent, n’ont toujours pas renoncé à leur image de « blondinets en copié‑collé » : costumes ajustés identiques, tignasse ébouriffée analogue, et un jeu pianistique aussi redoutablement précis qu’interchangeable, au détail près que l’un des deux duettistes se tortille encore davantage que l’autre en jouant. Un peu plus de sobriété ne nuirait pas sur le plan visuel, mais la précision technique, voire la musicalité, de ces deux interprètes apparaît exceptionnelle. Leur bis, l’étonnant Strausseinander, délirante démonstration de virtuosité concoctée par Igor Roma sur quelques thèmes de La Chauve‑Souris de Johann Strauss, aurait en revanche gagné à être conclu de façon moins bousculée.


En guise de préambule, avant ce conséquent concerto d’une trentaine de minutes, l’entrée en matière se révèle également originale avec Blumine, initialement prévu par Mahler comme deuxième mouvement de sa Première Symphonie « Titan », avant d’être écarté, car jugé trop accessoire par rapport aux quatre autres. Il est vrai que cette idylle musicale tient davantage du moment d’ambiance que d’une structure réellement symphonique, et que le style mahlérien ne s’y annonce qu’à de trop rares instants. Pour autant, transcendée par la subtilité presque éthérée de l’orchestre et la trompette d’anthologie de Lukas Beno, la beauté bucolique et légèrement vaporeuse de cette courte page ne laisse pas indifférent.


Dvorák clôt ce programme avec une Huitième Symphonie dont le caractère lumineux et champêtre convient idéalement à des musiciens qui s’y livrent à un véritable festival de saveurs instrumentales variées. La flûte se fait aérienne, le hautbois n’est ni trop pincé ni affecté, tandis que les deux trompettistes jouent comme un seul homme, avec un piqué irréprochable. Les cordes, malgré leur nombre, ne pèsent jamais, et le timbalier, d’une fougue impétueuse, relance sans cesse l’ensemble. Un régal permanent.


Dvorák est aussi à l’honneur le premier soir, avec Le Rouet d’or, poème symphonique plutôt rare dans les programmations, peut‑être en raison d’une tendance à l’éparpillement et au décousu narratif qui n’est pas facile à gérer. Cette fois, l’orchestre, peut‑être moins familier de l’idiome tchèque, ne paraît pas totalement dans son élément : on a l’impression de passer d’une séquence à l’autre sans toujours disposer des bonnes clés de lecture. Malgré tout, l’impeccable finition de l’ensemble emporte l’adhésion.


Sublime Quatrième Symphonie de Mahler en revanche, après l’entracte, vaste itinéraire où chaque phrasé paraît minutieusement poli et dosé. Pendant trois mouvements, la progression se fait à la fois sereine et sinueuse, préparant l’entrée, toute simple et pourtant incroyablement raffinée, de Christiane Karg. Si la voix de la soprano allemande n’a toujours pas gagné en volume, elle possède exactement le dépouillement et la candeur quasi angélique nécessaires.


Et Andris Nelsons dans tout ça ? Difficile en fait de décrire sa direction, tant tout ici, à chaque moment, semble relever surtout de la culture sonore de l’orchestre, davantage que d’un projet stylistique net. Dvorák sonne souvent séquentiel, voire épars, certaines intentions plus soulignées paraissant parfois un brin superflues. Manque ici, surtout, une véritable simplicité, dans une musique qui requiert surtout du naturel et de l’allant. Mendelssohn est très joliment accompagné, avec un grand soin apporté aux équilibres et à l’assise rythmique. Mais c’est surtout dans Mahler que le chef letton paraît le plus à l’aise, même si l’émotion naît ici davantage d’une extrême sensibilité aux nuances dynamiques et à la somptuosité des timbres que d’une interprétation véritablement ambitieuse et unifiée.



Laurent Barthel

 

 

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