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Concerto angélique

Lyon
Auditorium Maurice Ravel
03/15/2025 -  
Ludwig van Beethoven : Coriolan, opus 62
Alban Berg : Concerto pour violon « Dem Andenken eines Engels »
Johannes Brahms : Symphonie n° 2 en ré majeur, opus 73

Frank Peter Zimmermann (violon)
Orchestre national de Lyon, David Afkham (direction)


D. Afkham (© Gisela Schenker)


L’un des fils rouges de la programmation 2024-2025 de l’Auditorium Maurice Ravel est de jalonner la saison d’« escapades viennoises ». La thématique n’est pas des plus originales, mais elle offre l’occasion d’entendre de magnifiques programmes, tels que ce concert classiquement structuré selon la formule ouverture/concerto/symphonie, marqué par l’invitation d’un soliste de tout premier plan, Frank Peter Zimmermann, et confié à un jeune chef d’orchestre, l’Allemand David Afkham. Ce dernier, peu connu en France, est en revanche une figure de premier plan de la vie musicale outre‑Pyrénées, puisqu’il est depuis 2014 le directeur de l’Orchestre national d’Espagne.


L’ouverture Coriolan est, en sa tonalité d’ut mineur, la plus sombre et la plus dramatique des ouvertures de Beethoven, et peut‑être sa meilleure. Elle est en tous cas celle qui anticipe le plus la formule du poème symphonique romantique, en une évocation pathétique du destin de ce général romain ayant pris les armes contre sa patrie. C’est avec résolution que David Afkham entre en scène et prend les commandes de l’orchestre façonné par Nikolaj Szeps‑Snajder ces dernières saisons, jusque dans sa disposition dite « à la saxonne », conservée en cette soirée (violons I à jardin, violons II à cour, contrebasses à l’arrière‑plan gauche). Néanmoins, dès les premières mesures, on s’étonne de ne pas retrouver l’habituelle sonorité de la formation lyonnaise. Les cordes forment ainsi une masse trop compacte, qui écrase notamment une petite harmonie quasi inaudible dans certains passages. De même, si le chef allemand souligne avec beaucoup d’autorité, voire d’emphase, le caractère farouche du première thème, traduction de la révolte de Coriolan, il expédie quelque peu le second, évocation ici peu expressive des supplications des femmes romaines. En dépit de ces problèmes d’équilibre, la dramaturgie de la pièce est cependant maintenue jusqu’à un final d’une grande intensité.


Ces défauts se retrouvent partiellement après l’entracte dans la Deuxième Symphonie de Brahms, où l’on comprend qu’ils sont dus aux parti pris de David Afkham. Là aussi, il privilégie un son épais, marqué par la domination des cordes et une animation du mouvement souvent excessive pour cette œuvre d’une nature lumineuse et pastorale. Davantage tournée vers Bruckner que vers l’héritage de Schubert, plus germanique que viennoise, la symphonie nous conduit ainsi dans de sombres massifs d’Allemagne du Nord plutôt que dans les prairies de Carinthie et les collines ensoleillées de Grinzing. La conception d’ensemble ne manque certes pas d’énergie et de caractère, particulièrement dans le final, mais elle sacrifie trop souvent l’équilibre et l’épanouissement de la sonorité orchestrale. Ainsi David Afkham semble‑t‑il oublier (volontairement ?) la seconde partie de l’indication du mouvement initial (Allegro non troppo) en débutant de manière relativement fébrile et en conservant tout du long du morceau une pulsation trop hâtive. Comme dans l’ouverture de Beethoven, l’équilibre des pupitres se révèle difficile à trouver, avec des bois moins définis et des cordes moins homogènes qu’à l’accoutumée. L’entame de l’Adagio non troppo est de même passablement noyée, le chant des violoncelles peinant à s’extraire de la masse. Les choses s’améliorent cependant par la suite : le son gagne en rondeur, avec notamment un superbe travail de Gabriel Dambricourt au premier cor et de Kevin Galy à la clarinette solo, et l’ensemble trouve davantage de cohésion, tout en conservant selon nous un peu trop de vigueur et d’angles. Il en va de même dans l’Allegretto grazioso, dans lequel le gracieux thème initial joué par le hautbois peine d’abord à trouver sa stabilité avant de s’épanouir, bien soutenu par des cordes qui gagnent enfin en légèreté et en douceur pour traduire les accents populaires et les rythmes de valse. Toujours aussi carrée, avec des tutti parfois un peu brouillés à force de de vigueur, la direction d’Afkham donne malgré tout un élan et une gaîté bien appropriés au final.


Si cette conception presque martiale (jusque dans les accords conclusifs) déclenche les applaudissements du public, l’incontestable réussite de la soirée est celle de Frank Peter Zimmermann dans le Concerto « A la mémoire d’un ange » donné avant l’entracte. Dès l’Andante introductif et son échange entre la harpe d’Eléonore Euler‑Cabantous et un violon méditatif à souhait, puis l’exposé du motif sériel choisi par Alban Berg, on perçoit que le soliste connaît de manière intime ce chef‑d’œuvre concertant du XXe siècle. Par la longueur et la versatilité de son archet, sa maîtrise parfaite de toutes les difficultés d’exécution, sa capacité à en rendre lisible la structure, notamment en installant un climat chambriste au sein d’un orchestre aimanté par son charisme, Frank Peter Zimmermann rend en effet pleine justice à un premier mouvement en état de grâce, véritable portrait musical de l’« ange » inspirateur de Berg, la jeune Manon Gropius, fille d’Alma Mahler disparue tragiquement en 1935. En revanche, la direction de David Afkham n’est, là non plus, pas toujours convaincante, avec quelques moments où le violon solaire de Zimmermann se perd au milieu de cordes une nouvelle fois étouffantes. Néanmoins, le sombre deuxième mouvement, où le dodécaphonisme se conjugue avec des inspirations puisées au folklore carinthien, impressionne et émeut encore davantage. Offrant davantage d’échappées solistes que le premier volet, il permet de faire reluire une partie de violon aux accents haletants et aux couleurs proprement inouïes. Toujours un peu lourd au départ, l’orchestre gagne peu à peu en transparence grâce à l’investissement et à l’ouverture d’un Zimmermann sollicitant en permanence le dialogue avec les différents pupitres. Au début du funèbre Adagio final, c’est un moment suspendu que celui où le soliste, reculant d’un pas, vient fondre sa sonorité dans celle des premiers violons, notamment celui très inspiré du konzertmeister du soir, Giovanni Radivo. Entonnée dans un climat à la fois désolé et serein, cette élégie garde sa douceur résignée jusqu’à sa conclusion, où le violon vient s’éteindre tout en nuances.


Après cette lecture pleine d’intelligence et de sensibilité d’un des grands concertos pour violon du répertoire, Frank Peter Zimmermann a encore le bon goût d’offrir un extrait des Sonates et Partitas de Bach joué d’un archet soyeux, judicieuse manière de rattacher Alban Berg et toute la tradition germanique à la figure fondatrice du Cantor.



François Anselmini

 

 

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