About us / Contact

The Classical Music Network

Nice

Europe : Paris, Londn, Zurich, Geneva, Strasbourg, Bruxelles, Gent
America : New York, San Francisco, Montreal                       WORLD


Newsletter
Your email :

 

Back

Une folle audace

Nice
Opéra
12/01/2023 -  et 21 (Strasbourg), 30 septembre (Paris) 2018, 2 décembre 2023 (Nice)
Frank Zappa : 200 Motels - The Suites
Lionel Peintre (L’animateur télé, Cowboy Burt), Emilie Rose Bry (La journaliste, Janet), Pauline Descamps (Lucy, Donovan), Dominic Gould (Frank, Larry the Dwarf, Jeff), Mark Van Arsdale (Mark), Jonathan Boyd (Howard), Mélanie Boisvert (La soprano solo), Guillaume Dussau (Rance, Ginger)
Chœur de l’Opéra de Nice, Giulio Magnanini (chef de chœur), The Headshakers, Les Percussions de Strasbourg, Orchestre philharmonique de Nice, Léo Warynski (direction musicale)
Antoine Gindt (mise en scène), Elise Capdenat (décors), Daniel Levy (lumières), Fanny Brouste (costumes), Philippe Béziat, Julien Ravoux (vidéo)


(© Dominique Jaussein)


Figure aussi excentrique que géniale du rock indépendant américain, le guitariste et compositeur Frank Zappa (1940‑1993) s’est intéressé tout au long de sa carrière aux mélanges des genres, mettant à profit sa rencontre en 1970 avec le chef indien Zubin Mehta, pour travailler avec le Philharmonique de Los Angeles : suivent plusieurs concerts d’ampleur, donnés devant 12 000 personnes et consacrés aux compositions de Zappa, en même temps que les célébrations de son compositeur favori Edgard Varèse, décédé cinq ans plus tôt à New York.


Un an plus tard, Zappa se tourne vers l’Orchestre philharmonique royal de Londres pour enregistrer la bande originale du film expérimental 200 Motels, une sorte de vrai‑faux documentaire satirique où l’auteur exprime son mal‑être face à l’Amérique profonde, conservatrice et puritaine. Avec son refus radical de tout récit conventionnel, Zappa mêle l’absurde avec un sens du comique volontairement trash. Il faut bien entendu aller au‑delà des provocations et des outrances, souvent portées sur l’exploration de la libération des mœurs (notamment au niveau sexuel) pour apprécier pleinement l’humour de cette pochade, indissociable de la période post‑mai 1968.


Ecrite pour tromper la monotonie des différentes tournées réalisées à travers les Etats‑Unis, d’hôtel en hôtel, la musique de 200 Motels impressionne par son éclectisme qui ne donne jamais l’impression d’un collage, empruntant autant à la comédie musicale et à la musique de film (façon Bernard Herrmann) qu’au sérialisme, en passant par quelques réminiscences du Stravinski du Sacre du printemps. Des influences revendiquées qui impressionnent autant par leur entrelacement virtuose que leur instrumentation brillante, le tout réparti entre groupe de rock et orchestre symphonique, lui‑même augmenté de percussions pléthoriques (une dizaine d’interprètes requis) ! La découverte de cet Ovni musical très expressif ne cesse de fasciner tout du long, sans aucune baisse de régime : une exigence qualitative qui explique pourquoi un Pierre Boulez enregistra par la suite un disque Zappa, en 1984, avec l’Ensemble intercontemporain. Excusez du peu !


Une nouvelle édition critique, appelée 200 Motels - The Suites, a été réalisée en 2013 pour préparer un retour sur scène très attendu de l’ouvrage, sous la houlette du Philharmonique de Los Angeles, cette fois dirigé par Esa‑Pekka Salonen. Cinq ans plus tard, la Philharmonie de Paris accueille la présente production, avant sa reprise à Nice. D’emblée, les premiers mètres passés dans l’enceinte de l’Opéra de Nice invitent à la surprise : plusieurs bikers sont présents parmi le public, tandis que des musiciens jouent une musique d’ambiance rock de pré‑concert. Tout au long du spectacle, un grand écran au‑dessus de la scène permet de suivre les péripéties de l’action, filmées en direct et caméra à l’épaule.


Le spectacle imaginé par Antoine Gindt joue la carte de la sobriété, avec ses nombreux gros plans qui apportent lisibilité à l’action, même si on ne sait parfois plus où regarder, entre la scène et l’écran. Gindt ne cherche pas à alourdir le propos d’une surenchère d’images, et s’en tient à quelques clins d’œil, comme ce double de Frank Zappa qui surveille le spectacle et donne ostensiblement son avis au chef d’orchestre. On peut trouver que cette proposition manque d’une certaine folie, mais elle permet toujours de se concentrer sur le texte, en aidant le spectateur à pénétrer les interrogations existentielles de Zappa, camouflées derrière ses visées sarcastiques.


Si tous les interprètes sont sonorisés, on note toutefois un déséquilibre s’agissant du chœur, dont la projection apparaît insuffisamment soutenue par rapport aux autres protagonistes. Tous les chanteurs réunis montrent un niveau superlatif, particulièrement l’implication hallucinée et haut perchée de Mélanie Boisvert (La soprano solo), de même que la présence pénétrante de Mark Van Arsdale (Mark), au timbre profond. Seul Lionel Peintre (L’animateur télé, Cowboy Burt) manque de gouaille et de couleurs dans ses différents rôles, tous un peu trop pâles. Trop timide au début, l’Orchestre philharmonique de Nice finit par emporter l’adhésion à force d’engagement, bien aidé par un Léo Warynski très attentif à l’articulation entre tous les interprètes, du plateau à la fosse.


On ressort de ce spectacle avec des étoiles plein les yeux, convaincu du génie protéiforme de Zappa, à juste titre célébré par une standing ovation.



Florent Coudeyrat

 

 

Copyright ©ConcertoNet.com