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Intemporelle modernité

Baden-Baden
Festspielhaus
10/04/2014 -  et 11, 12 octobre 2014
Shakespeare Dances, sur des musiques d’Antonio Vivaldi, Wolfgang Amadeus Mozart et Sir Michael Tippett
Hamburg Ballett
John Neumeier (chorégraphie), Klaus Hellenstein, Hans-Martin Scholder, Christina Engstrand (décors et costumes)
4* et 5 octobre 2014


Adolphe Adam : Giselle
Hamburg Ballett, Philharmonie Baden-Baden, Pavel Baleff (direction)
John Neumeier (chorégraphie nouvelle et mise en scène), Jean Coralli, Jules Perrot et Marius Petipa (chorégraphie traditionnelle), Yannis Kokkos (décors et costumes)
11* et 12 octobre 2014


Vivaldi oder Was ihr wollt (© Holger Badekow)


En juin 2013 John Neumeier fêtait ses quarante années de présence continue à la tête du Ballet de Hambourg avec Shakespeare Dances, spectacle nouveau mais synthétisé en fait à partir de trois grands ballets antérieurs : Mozart und Themen aus «Wie es euch gefällt» (1985), Hamlet (1997) et Vivaldi oder Was ihr wollt (1996). L’essentiel de ces travaux a été conservé mais il a fallu élaguer pour restreindre le tout à une soirée de près de deux heures trente, particulièrement riche, et saluée lors de sa création par un succès unanime.


Thématique shakespearienne, donc, mais qui laisse une part majoritaire à la comédie, puisque les intrigues de Comme il vous plaira et de La Nuit des rois, ou Ce que vous voudrez sont plutôt légères et galantes, quoique complexes dans leurs péripéties. Entre les deux, Hamlet sert de contrepoids plus dense et sombre, encore que l’adaptation de la pièce reste libre. Neumeier imagine en première partie d’hypothétiques adieux d’Ophélie et Hamlet, juste avant que ce dernier s’absente pour aller étudier à Wittenberg. Séquence d’une juvénilité fragile et émouvante, avec un Hamlet impétrant sage, tourmenté déjà mais surtout très amoureux. Le drame ne survient qu’ensuite, avec un long solo d’Hamlet situé à une autre étape de la pièce, dans un contexte très noir. Or, pour ces représentations à Baden-Baden, le second volet manque. Le jeune Edwin Revazov, titulaire actuel du rôle à Hambourg, s’est blessé, et son remplaçant Marc Jubete n’a pas pu assimiler l’ensemble du ballet à temps. Hamlet s’en trouve réduit à son pas de deux initial, belle pièce mais qui perd de son sens à être ainsi présentée isolément. Toute la soirée souffre de la déficience de ce centre de gravité, instant tragique délibérément représentatif de l’autre pôle de l’inspiration shakespearienne. En minutage ce manque est négligeable mais il biaise notablement notre perception de l’ensemble. Et il nous prive aussi de quelques très belles musiques de Sir Michael Tippett, dont ne subsistent que les deux premiers mouvements du Divertimento sur «Sellinger’s Round», rareté où on découvre en particulier un magnifique Lamento pour cordes ponctué de phrases éperdues de violon.


Le choix des musiques reste de toute façon l’un des points forts de ces ballets composites. On y ressent un sens aigu des dramaturgies, révélées dans des pièces parfois relativement banales à l’écoute, telles les œuvres de second rayon de Mozart utilisées dans Comme il vous plaira. Beaucoup de formes sonate et de développements prévisibles et pourtant un art imparable de faire fonctionner tout cela comme un scénario cohérent, même en respectant la linéarité des partitions et leur stricte intégralité. Mouvements de «petites» Symphonies et Divertimenti s’enchaînent avec bonheur, en symbiose avec une danse à la fois moderne et néo-classique, souvent aux limites du pastiche. Le meilleur moment de ce premier ballet reste la parenthèse humoristique qui s’ouvre pendant les trois mouvements de la Plaisanterie musicale K. 522, moment d’idylle rustique pesant juste ce qu’il faut, avec son réservoir inépuisable de gestes parodiques. Une danse un rien gratuite parfois, l’art du chorégraphe pouvant pas toujours masquer le manque de profondeur du propos, mais les danseurs du Ballet de Hambourg, avec en tête d’affiche une Silvia Azzoni en état de grâce, s’impliquent dans ce divertissement de haut lignage avec une telle énergie que l’on n’y résiste guère. A noter aussi la présence de quelques enfants qui assurent leur partie avec une assurance impeccable : le Ballet de Hambourg a aussi sa propre école, qui manifestement recrute d’excellents éléments.


Davantage de liberté imaginative dans Vivaldi oder Was ihr wollt, avec de magnifiques tableaux, éclairages subtils, costumes flous, scènes de rêve, de tempête marine, de naufrage... Neumeier en inépuisable créateur d’images. Une intrigue réduite à son plus strict substrat et pourtant lisible, passionnante même, avec des caractères puissamment dessinés. Longiligne Hélène Bouchet en Comtesse éplorée, fantastique Konstantin Tselikov en Sebastian, agile, vif, espiègle, sensible. Tout un théâtre d’affects gestuels, qui parvient à se poser sur des musiques de Vivaldi parfois contraignantes par le carcan rythmique qu’elles imposent. La danse des derniers numéros se rigidifie en mouvements ascendants et appuis d’exultation un peu trop systématiques, mais que de moments de forte sensibilité auparavant !


Tout au long de la soirée, Carsten Jung, l’un des meilleurs solistes de l’ensemble, en jeans, débardeur blanc et sac à dos, servira de truchement. Promeneur solitaire contemporain, cycliste égaré dans une forêt peuplée de présences, il tourne autour de ces protagonistes surgis d’autres époques, s’en écarte, s’en rapproche, commente en de brèves interventions parlées tous ces moments chorégraphiques pour leur donner davantage de cohérence. Pour un danseur d’un format aussi athlétique, manifestement un sous-emploi, mais assuré avec beaucoup de simplicité et de naturel.



Giselle: A. Cojocaru, A. Trusch (© Holger Badekow)


Second programme proposé par le Ballet de Hambourg au cours de ce désormais traditionnel séjour d’automne à Baden-Baden, Giselle bénéficie de la présence d’un véritable orchestre en fosse, la valeureuse Philharmonie locale, à laquelle échoit la tâche difficile de défendre une musique souvent décriée mais dont maints passages restent à écouter attentivement, surtout dans l’acte des Willis. L’inspiration mélodique s’y montre parfois digne d’un Chopin ou d’un Bellini, même si tout cela reste inévitablement noyé dans un flot de pages plus convenues, qui d’ailleurs ne sont pas toutes d’Adolphe Adam lui-même (quelques greffons désormais inamovibles: Burgmüller voire Minkus...). Au-delà de l’agacement suscité par autant de flonflons il faut s’astreindre à retrouver là-dedans quelques jolies perles, et on en trouve beaucoup. A ces moments-là on rêverait évidemment d’une qualité de cordes et d’une élégance des vents que la Philharmonie de Baden-Baden n’obtient pas complètement, mais l’approche de Pavel Baleff, excellent maître d’œuvre, reste très probe et respectable.


Sur scène, dans cette version de Giselle créée à Hambourg en 2000 et toute fraîchement remise sur le métier cet automne, John Neumeier tente l’un de ces paris difficiles dont il détient le secret : cerner l’essence même du ballet romantique, en allant jusqu’à en exalter la grammaire dans ce qu’elle peut avoir de plus conventionnel, tout en redonnant à l’ensemble une véritable impact théâtral. Même si l’on est peu familier de ce répertoire académique il reste facile d’identifier ici des pans entiers de la chorégraphie de Coralli et Perrot revue et corrigée par la tradition Petipa. Mais tout autour Neumeier installe son propre théâtre, son art incomparable de dramatiser les pantomimes par un langage des corps d’une modernité constamment renouvelée. Giselle y gagne un poids nouveau, un pathétique âpre. Anguleux personnage de la mère de Giselle, aveugle, criante de détresse, Willis aussi morbides et nuisibles qu’éthérées, qui poussent de glaçants cris de chauve-souris en épuisant leurs victimes jusqu’à l’agonie, bouleversante mort de Giselle à la fin du I, pendant laquelle la salle entière retient son souffle... Neumeier à son meilleur, et comme à son habitude très bien entouré. Ici l’art de coloriste de Yannis Kokkos fonctionne à merveille, costumes subtilement caractérisés, décors tout simples, naïfs et essentiels comme des dessins d’enfants...


Trois distributions en alternance. Sur le papier les affiches des autres soirées ne sont pas moins alléchantes, mais le niveau de celle-ci offre bien des motifs d’émerveillement. En premier lieu l’Albert du jeune Ukrainien Alexandr Trusch, tout jeune, incroyablement léger et précis, nous stupéfie par une danse en apesanteur. Pour la Giselle d’Alina Cojocaru, frêle, sensible sans rien d’appuyé, toute en émotions presque immatérielles, un partenaire idéal. Seconds plans parfaits aussi, dont l’Hilarion puissant de Carsten Jung ou encore l’intimidante Martha Laudere, hautaine et glaçante Reine des Willis. John Neumeier assiste comme d’habitude à toutes les représentations, depuis le même siège du parterre où il s’installe au dernier moment. Grand maître inamovible et toujours aussi inépuisablement créatif, du haut de ses soixante-douze ans.



Laurent Barthel

 

 

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