About us / Contact

The Classical Music Network

Books

Europe : Paris, Londn, Zurich, Geneva, Strasbourg, Bruxelles, Gent
America : New York, San Francisco, Montreal                       WORLD


Newsletter
Your email :

 

Back

03/08/2025
Pierre Boulez et Pierre Souvtchinsky : Cher Pierre...
Correspondance établie par Gabriela Elgarrista et Philipe Albèra
Philharmonie de Paris Editions/Contrechamps Editions – 576 pages – 28 euros


Sélectionné par la rédaction





Puisant dans les fonds de la Bibliothèque nationale de France pour les lettres de Pierre Boulez (1925‑2016) et de la Fondation Paul Sacher pour les lettres de Pierre Souvtchinsky (1892‑1985), cette correspondance témoigne de la complicité inattendue entre la figure montante de l’avant‑garde et le mécène et intellectuel d’origine russe exilé à Paris. Gabriela Elgarrista et Philipe Albèra ont pris à tâche de déchiffrer l’écriture de mouche caractéristique du premier et d’étoffer leur dialogue de documents (en partie inédits) sur la vie musicale française. De quoi pallier les lacunes du côté Souvtchinsky : il faut attendre la lettre n° 24 pour lire sa signature, et la lettre n° 80 datée du 20 avril 1956 pour qu’apparaisse le premier « Cher Pierre » éponyme de l’ouvrage. Bien que l’ensemble couvre une période de trente‑huit ans, de 1947 à 1985, l’essentiel des échanges se concentre autour des vingt premières années.


La « frénésie d’activité » (Albèra) du jeune Boulez, qui peut se prévaloir d’un chef‑d’œuvre tel que la Deuxième Sonate pour piano, ne laisse pas de surprendre, comme son intelligence aiguisée jointe à un tempérament d’une rare intransigeance. On n’entrera pas ici dans des considérations techniques, contrairement aux correspondances annoncées avec Henri Pousseur et Karlheinz Stockhausen. Oscillant entre l’utopie et le pragmatisme, les deux boussoles de son existence, Boulez construit autant qu’il rêve sa révolution. Il a trouvé en Souvtchinsky un interlocuteur intelligent, dévoué, efficace, qui ose lui tenir tête sur certains sujets (la cas Mallarmé). On connaît la formule attribuée à Maurice Fleuret : « Avec Pierre, on est soit son ennemi soit son esclave ». Pour prendre la mesure de l’envergure intellectuelle de Pierre Souvtchinsky, on recommandera la correspondance avec Maria Yudina traduite par Jean‑Pierre Collot (Contrechamps Editions, 2020). Il n’y a guère ici, parmi les missives collectées, que celle du 29 avril 1963 qui en donne un aperçu, où Souvtchinsky prend le temps d’esquisser sa conception du génie : « Il me semble que le génie – c’est l’expérience du vide devenu positif ». Le reste de temps, ce créateur de revues littéraires et militant eurasien prodigue conseils et recommandations à son jeune protégé quand il n’éteint pas les braises attisées par l’incendiaire à la plume assassine, jouant les entremetteurs auprès d’Ernest Ansermet, Igor Stravinsky (à la suite de la première française désastreuse de Threni au Domaine musical), Henri Barraud, Hermann Scherchen... On sent affleurer une certaine amertume de sa part lorsque le fils prodigue prend ses quartiers à Baden‑Baden, ville située dans la zone d’influence d’Heinrich Strobel (qu’il jalouse). Fin psychologue, Souvtchinsky décèle l’hubris galopante de Boulez, sa propension quasi suicidaire à renverser la table avec fracas quand il n’obtient pas ce qu’il réclame. Quitte à désobliger ses proches. Il confie en 1958 à son compatriote Stravinsky : « Ces derniers temps, Boulez pense que "tout lui est permis" et que tout lui sera pardonné. Je suis d’un avis différent... » ; en 1959 : « B. m’a fait la démonstration d’une hystérie froide [...] il ne supporte pas qu’on le contredise et campe sur ses positions ».


Quant au jeune félin Boulez, il est là, sans filtre et toutes griffes dehors. Pour le velours, on repassera, même s’il distribue quelques caresses à son cher Stockhausen (« Il est le seul à penser profondément la musique »). Boulez-polémiste a l’injure facile (le mot « con » – et ses dérivés – revient plusieurs fois) et la plume déliée. Frappent le goût du calembour (citations de Jarry), l’art du bon mot – souvent cruel, parfois drôle, toujours injuste – qui éclaire une facette non négligeable de sa personnalité que les années institutionnaliseront. Gare à qui ne lui donne pas satisfaction ; tenez : Poulenc (« il est tellement bête ! »), Ansermet (« vieille momie foutue »), Stravinsky (« c’est d’un gâtisme spectral », sur le Rake’s Progress), Iannis Xenakis (« c’est une partition complètement idiote », sur Metastasis), John Cage (« j’ai vu Cage bien entendu, toujours aussi gentil, mais vraiment fini » – nous sommes en 1957), Ernest Bour (« c’est un excellent musicien, mais il fait l’effet d’une poupée sans vie en costume de pasteur »), Paul Hindemith (« ... ce monsieur pansu et fessu, "qui pète et qui pue", au glorieux nom d’Hindemith »), Luigi Nono (« ... qui, vraiment, entre nous, ne sait pas écrire 2 notes l’une à côté de l’autre... »), Robert Craft (« le majordome »), Verdi (« mais cette musique est incurablement bête : de l’ART tel que se l’imaginent les petits bourgeois »), Géza Anda (« cet infâme salaud »), Marcel Landowski (« Landowski n’est même pas un minable musicien – il n’est qu’un simple et vulgaire fonctionnaire ») – n’en jetez plus !


Certes, c’est une correspondance qu’on lit. Et certains propos aux relents d’arrière-boutique n’avaient pas vocation à être livrés ainsi coram populo. N’empêche : en janvier 1962, Boulez a 37 ans. Il n’en est plus au stade où l’on se figure que le genre blasé-ironique-méchant constitue un préalable indispensable à l’obtention d’un brevet d’homme d’esprit dans le monde. Aussi n’est‑ce pas sans tristesse qu’on le surprend à cracher gratuitement son venin à la face d’un Ferenc Fricsay rongé par le cancer après avoir visionné la fameuse répétition de La Moldau, « de la connerie par tombereaux !!! » : « Je suis persuadé, plaisanterie macabre, que le chirurgien qui l’a opéré s’est trompé ; ce n’est pas un bout d’estomac qu’on lui a enlevé, mais toute la rate... ».


Boulez se plaint ailleurs de son activité chronophage à la compagnie Renaud-Barrault : « Faire du travail de quinzième ordre, comme j’en fais en ce moment est absolument sans intérêt [...] Je suis pratiquement décider à ne plus recommencer ce satané métier de cruchon théâtral à bruits ». Sa mission de chef d’orchestre perce dans une lettre de 1956 : « Je suis soulagé d’un grand point d’interrogation. Je peux diriger le grand orchestre sans difficulté ».


Les lettres s’espacent sensiblement à partir de 1970. Quand il apprend la mort de l’ami en 1985, Boulez a des mots un peu convenus à l’adresse sa veuve. Souvtchinsky a joué un rôle fondamental dans la création du Domaine musical et dans l’essor du génie boulézien. Cela, le compositeur de Pli selon pli en a conscience. Mais le temps a passé.


Soulignons pour finir les notes expertes et aux proportions heureuses de Philippe Albèra (et Gabriela Elgarrista), lequel signe ici sa dernière collaboration avec les Editions Contrechamps, « la direction de l’association dont elles dépendent ayant décidé d’en renouveler l’orientation ». L’occasion de saluer le travail accompli depuis 1977. Le catalogue complet de Contrechamps figure à la fin de cet ouvrage coédité avec Philharmonie de Paris Editions... que tout boulézien digne de ce nom ne saurait ignorer.


Jérémie Bigorie

 

 

 

Copyright ©ConcertoNet.com