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02/09/2025 Roger Bartra : Ecos de la melancolía: Un viaje musícal Editorial Anagrama – 208 pages – 18,90 euros
Sélectionné par la rédaction

Roger Bartra, est un sociologue et anthropologue mexicain. S’il est passé par la Sorbonne et a enseigné dans diverses universités américaines, il est devenu aujourd’hui chercheur émérite à l’Université nationale autonome du Mexique. Auteur de nombreux livres, il s’est passionné pour les mythologies et le thème de la mélancolie. Il vient de proposer dans ces Echos de la mélancolie, un ouvrage bien singulier, une analyse de son volet musical, une sorte de voyage musical gravitant autour de ce thème. Son approche nous semble être un complément très original à cette exposition passionnante sur la « Mélancolie » qui avait été organisée au Grand Palais par Jean Clair en 2005‑2006 et n’avait pas dit un mot sur la musique, mais que l’auteur semble ignorer puisqu’il n’en parle à aucun moment alors qu’elle a fait date.
Le phénomène pathologique a été analysé par la médecine et a été traité, parfois au sens médical du terme, ou abordé par la littérature, la peinture, la gravure et la sculpture, comme l’a montré l’exposition. Mais la musique aussi et il restait à en prendre la mesure ; c’est chose faite, au‑delà de la seule musique allemande, objet de l’essai d’Hélène Pierrakos, L’Ardeur et la Mélancolie (Fayard, 2015).
Roger Bartra constate qu’il n’y a pas de forme musicale qu’on puisse associer de façon sûre et incontestable à la mélancolie, cette infirmité mentale, cette tristesse dévastatrice, cette douleur incommensurable liée au sentiment de la solitude, déjà connue durant l’Antiquité puisque, comme il le rappelle, la bile noire y faisait partie des quatre humeurs repérées par Hippocrate, avec le sang, la pituite et la bile jaune, lesquelles correspondaient aux quatre qualités naturelles et aux quatre éléments. L’utilisation de tons mineurs et de rythmes lents et expressifs comme le retient le flûtiste Mathias von Brenndorff ne suffit de surcroît pas à qualifier la musique de « mélancolique ». L’auteur privilégie donc un critère simple et retient dans son analyse, essentiellement chronologique, les pièces qui comportent une référence, dans leur titre même, à la mélancolie. C’est un choix. Et il y en a beaucoup plus qu’on pourrait croire, le plus souvent des mouvements d’œuvres plus larges et jouant justement sur les contrastes d’humeur. L’auteur dénombre une cinquantaine de musiciens ayant composé des pièces explicitement « mélancoliques ». Certains sont connus (Dowland, Monteverdi, Beethoven, Grieg, Schumann, Tchaïkovski, Debussy, Sibelius, Manuel Ponce, Poulenc, Ligeti...), d’autres beaucoup moins (Ole Bull, Cécile Chaminade, Eduard Nápravnik, Francesco Paolo Tosti, Vítězslav Novák, Grazyna Bacewicz, Daniel Brel…).
S’agissant des pièces proprement dites, il en est de même. L’ouvrage ressemble peut‑être un peu à un catalogue à cet égard. Mais il procède à quelques rappels intéressants (Deuxième Symphonie « Les Quatre tempéraments » de Carl Nielsen, par exemple) et aiguise indéniablement notre curiosité quand on connaît moins, voire pas du tout, les œuvres évoquées, surtout si on cherche à être réconforté en écoutant plus malheureux que soi. Pour reprendre le titre d’un mouvement des Soirées de Nazelles de Francis Poulenc, on peut en effet avoir du goût pour le malheur.
Dans ce qui fait penser à une sorte de curieuse caverne d’Ali Baba musicale, le collectionneur Roger Bartra a bien fait de garder près du cœur, en autres pépites dépressives, le Lamento d’Ariana de Claudio Monteverdi, les Lachrimae de John Dowland, le Premier Quatuor d’Erwin Schulhoff (auteur d’une Cantate sur le Manifeste du parti communiste), qui comporte un deuxième mouvement Allegretto con moto e con malinconia grotesca effectivement très étrange, la Troisième Sonate de Georges Enesco (interprétée par exemple par le compositeur et Dinu Lipatti), la Sonate pour flûte et piano de Francis Poulenc ou la Partita de Grazyna Bacewicz, dont le troisième mouvement constitue un véritable arrachement, le Pierrot lunaire d’Arnold Schönberg surtout, et la Symphonie des chants plaintifs de Henryk Górecki ou encore les Quatre chemins de mélancolie, très latinos, de Daniel Brel.
Surtout, est très intéressante l’histoire de la mélancolie à travers la musique. La grande période, c’est la période élisabéthaine, avec le compositeur anglais John Dowland, exilé puis rejeté à son retour, et ses contemporains ou successeurs. On découvre qu’à l’époque, l’Angleterre sombre quasiment dans la maladie. Roger Bartra aurait pu citer l’abbé Prévost qui, au dix‑huitième siècle, considérait même que le vrai mélancolique était anglais. Mais la critique morale s’attaque au phénomène, principalement au dix‑huitième siècle justement, pour condamner les malades car on finit par voir dans le mélancolique ou l’atrabilaire quelqu’un qui se laisse aller, un asocial qui s’égare et ignore la promesse du Salut. Les compositeurs craignent alors qu’on les accuse d’exalter ce qui est perçu comme une dérive mentale conduisant à la déchéance physique dans laquelle on ne saurait se complaire. Il faut compenser. Roger Bartra s’attarde notamment sur la Sonate en trio Wq 161/1 de Carl Philipp Emanuel Bach. Le compositeur y construit un dialogue strictement instrumental entre le tempérament sanguin et l’humeur mélancolique qu’il se sent d’ailleurs obligé de commenter, avec des mots, pour expliciter ses intentions, mettre des points sur les « i », se défendre en quelque sorte. Puis, le thème semble perdre de son intérêt. Il est d’ailleurs curieux que, dans son introduction au catalogue de l’exposition précitée, Yves Bonnefoy, qui n’a manifestement pas creusé le sujet, ne cite qu’un seul compositeur, Mozart, alors que Mozart, comme Haydn d’ailleurs, est un compositeur qui justement ne connaît pas la mélancolie, la déprime. Si Jean‑Jacques Rousseau, au même siècle, annonce l’approche romantique de la mélancolie dans Le Devin du village (« J’ai perdu tout mon bonheur »), Mozart (contrairement plus tard à son fils Franz Xaver, auteur de Polonaises mélancoliques) ne se morfond pas dans la douleur. On pourrait selon nous le qualifier d’antidote, ou de remède si la pathologie est déjà là.
Plus tard, les romantiques, pour qui la musique doit avant tout exprimer des sentiments, vont, au contraire et explicitement, parler de la mélancolie et essayer de la traduire en musique. Progressivement, la mélancolie se teinte au passage de nostalgie nationaliste et les partitions s’inspirent ou s’accompagnent souvent de paroles, en général des poèmes. Mais on doit aussi relever une autonomisation croissante de la musique vis‑à‑vis des mots. Il faut alors étonnamment des mots pour la décrire. Roger Bartra s’y emploie. A cet égard, l’auteur aurait pu observer en prolongeant les analyses de Jean Starobinski datant de 1963 que, s’il y a un paradoxe dans le fait que la mélancolie est une impuissance à écrire qui est surmontée dans l’œuvre qui la déclare, notamment en poésie, il en est peut-être de même dans le transfert vers la musique et surtout ensuite son commentaire. Mais la musique n’est‑elle pas le meilleur medium pour l’exprimer ?
Evidemment, l’auteur ne manque pas de réflexions sur le contraste entre Eusebius et Florestan chez Robert Schumann, ces deux faces essentielles, à la fois figures d’inspiration et expression du caractère bipolaire du compositeur, oscillant entre joie enfantine, voire frénésie, et abattement, illustrées notamment dans le Carnaval. Plus tard, Franz Liszt, marqué par la mort prématurée de ses enfants Blandine et Daniel, versera aussi dans la mélancolie avec une Valse mélancolique et une Romance oubliée, andante mélancolique, d’une douce tristesse s’achevant dans la nostalgie élégiaque, et l’auteur ne s’étonne pas qu’il ait transcrit pour piano et alto Harold en Italie d’Hector Berlioz, autre partition surfant sur le mal‑être.
Y a-t-il une mélancolie typiquement romantique ? Roger Bartra ne répond pas franchement. Il se contente de constater que la Sehnsucht d’E.T.A. Hoffmann, l’écrivain romantique allemand par excellence, n’en est pas loin. C’est un vague à l’âme proche de la nostalgie mais tourné vers l’avenir. Mais il faudrait plus d’analyses sans doute pour approfondir la question en matière musicale, le volet musical du mal du siècle.
Roger Bartra est plus instructif lorsqu’il évoque les périodes qui suivent. L’épreuve de la Grande guerre relance le mouvement ou l’intérêt pour cet état nauséeux de l’âme qu’est la mélancolie avec Paul Hindemith, Eugène Ysaÿe, Erwin Schulhoff et Paul Le Flem. Roger Bartra explique pourquoi. Pour les périodes plus récentes, il constate un net reflux du thème. Si Eric Tanguy, Nicolas Bacri ou Daniel Brel sont tournés vers le passé et restent inspirés par la mélancolie, la musique sérielle ou postsérielle passe à côté car elle n’a pas à étaler de sentiments. Mais l’auteur se penche quand même sur plusieurs œuvres au langage plus contemporain ou audacieux que celui des trois Français précités par exemple, comme celles de Győrgy Ligeti ou de Harrison Birtwistle, au point de donner envie de les entendre ou réentendre.
A la fin de l’ouvrage, il avoue avoir du mal à commenter l’Opera Melancholica de Philip Glass d’après une nouvelle d’Edgar Allan Poe car il n’a pu ni le voir ni l’entendre. Mais il nous semble que sa partition pour accompagner l’un des personnages interprété par Julianne Moore (qui confectionne un immonde gâteau bleu) dans le film The Hours de Stephen Daldry aurait pu être mentionnée. On est en plein dans la mélancolie, le personnage se méprisant et étant envahi d’une culpabilité diffuse et la musique de Glass, presque vide, collant parfaitement à ses sentiments.
On ne mentionnera pas ici toutes les autres pièces recensées tant elles sont nombreuses. Mais il en est une bien curieuse : Doktor Faustus d’Adrian Leverkühn, compositeur fictif imaginé par Thomas Mann. Cette musique qui n’existe pas ne serait‑elle pas finalement la meilleure puisque l’imagination permet d’y mettre ce qu’on veut ?
Au total, au vu de l’extraordinaire catalogue établi dans l’ouvrage, on constate qu’il y a une multitude de façons d’aborder et de représenter la mélancolie, d’autant que l’auteur ne peut s’empêcher de s’écarter de ses principes de départ et de citer des œuvres qui ne font pas référence explicitement à la mélancolie alors qu’elle est là, tapie (Schubert, Mahler, Mompou). La maladie, destructrice, a été finalement été assez féconde. La collection devient d’ailleurs telle qu’on peut se demander si Roger Bartra n’est pas atteint. C’est qu’on a affaire à un collectionneur et collectionner est un passe‑temps de mélancolique nous dit Jean Clair. C’est vouloir tout réunir et découvrir ensuite que la collection est sans fin. Mais contrairement à Albrecht Dürer où la Melencolia I est entourée d’objets inertes et silencieux, Roger Bartra, lui, s’est entouré de musique.
On constate en tout cas au travers de ses analyses et ses rappels biographiques que les pièces qu’il décrit ont parfois été marquées par des passages à vide de leurs auteurs mais pas nécessairement ; elles n’ont pas forcément été écrites sous l’emprise de la mélancolie et ne visent en général d’ailleurs pas à la susciter ou l’inoculer chez l’auditeur estime Roger Bartra. On pourrait tenter de dire qu’il s’agit tout simplement de plaisir, comme lorsqu’on regarde l’orage éclater, au sec.
L’auteur conclut en estimant que l’illustration musicale de la mélancolie a encore de l’avenir, ses causes n’étant pas près de disparaître, les forces obscures et irrationnelles continuant de « corrompre la vie quotidienne ».
On est rassuré même si on peut estimer, avec encore Jean Clair, que la mélancolie est fondamentalement une « tristesse sans cause ». Le mélancolique va pouvoir encore goûter à l’« amer plaisir à subir » , comme le dit Yves Bonnefoy dans son introduction à l’exposition du Grand Palais, et le mélomane l’écouter. Pour ne pas voir la nuit du monde et ne rien entendre de sa rumeur.
En attendant de lire l’ouvrage, bien stimulant et complété par un index des œuvres citées et un index onomastique, en français.
Stéphane Guy
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