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Peter Schmidl (1941-2025) 02/16/2025 Le « clarinettiste préféré » de Leonard Bernstein
 P. Schmidl
Le 1er février dernier, c’est un grand nom à la fois de la clarinette et du Philharmonique de Vienne qui nous a quittés en la personne de Peter Schmidl.
Il était difficile pour le jeune garçon, né le 10 janvier 1941 à Olmütz (Olomouc, en République tchèque, dans la région de Moravie), d’échapper à la carrière musicale et même à celle de clarinettiste. Sa famille, originaire de Galicie, ancienne province de l’Empire d’Autriche (aujourd’hui à cheval entre la Pologne et l’Ukraine de l’Ouest), est autrichienne mais assimilée, le nom de Schmidl n’étant que la germanisation du nom polonais Kowalski comme le rappelle Christian Merlin (Le Philharmonique de Vienne, Biographie d’un orchestre, édité chez Buchet - Chastel en janvier 2017, p. 96). Le grand‑père de Peter, Alois Schmidl (1862‑1946), étudia la clarinette avec Thomas Klein (clarinettiste du Philharmonique de 1828 à 1869) et Franz Otter avant de devenir lui‑même membre de l’orchestre de 1892 à 1914 sous la direction, excusez du peu, de Gustav Mahler. Quant à son père, Viktor Schmidl (1899‑1941), il fut également clarinettiste au Philharmonique de Vienne de 1921 à 1936 avant de prendre une retraite anticipée, à la fois pour des raisons de santé et des raisons politiques, étant décédé dans le dénuement fin décembre 1941 (Christian Merlin, op. cit., pp. 208‑209).
Le jeune Peter commence à étudier le piano mais c’est la clarinette qui allait devenir son instrument de prédilection. A partir de 1959, il suit les cours de Rudolf Jettel (1903‑1981), clarinettiste solo du Philharmonique de Vienne, à l’Académie de musique et des arts de Vienne. Le 1er mai 1965, il est nommé au poste de seconde clarinette à l’Orchestre de l’Opéra de Vienne, ce qui lui permet de jouer également au sein du Philharmonique. Comme il le confia à son collègue tubiste Paul Halwax (Herbert von Karajan and the Vienna Philharmonic – Special Annual Edition der Wiener Philharmoniker, 2021, pp. 189 sq.), c’est l’époque où il joue pour la première fois sous la baguette de Karajan comme remplaçant dans La Bohème (dans la mise en scène de Zeffirelli) puis où, toujours sous la baguette du grand chef autrichien, il participe à son premier Festival de Salzbourg en tenant aussi bien la partie de clarinette basse dans Elektra que celle de seconde clarinette dans La Création de Haydn, aux côtés de son professeur Rudolf Jettel, à la première. En 1968, la mise à la retraite de ce dernier permet à Peter Schmidl de devenir clarinettiste solo de l’Orchestre philharmonique de Vienne, poste qu’il conserva jusqu’en 2011, soit quarante‑trois ans ! Il a alors la chance de jouer sous la baguette des plus grands (Karajan bien sûr mais aussi Böhm, Abbado ou Mehta, entre autres). A ce titre Peter Schmidl tissa des liens privilégiés avec Leonard Bernstein (Christian Merlin le qualifia même de « clarinettiste préféré » du grand Lenny...), ayant notamment joué à plusieurs reprises sous sa direction le Concerto de Mozart : une première fois le 30 août 1987 au Festival de Salzbourg puis, dans les jours qui suivirent, au Konzerthaus de Vienne et à plusieurs reprises encore lors d’une tournée américaine de l’orchestre aux Etats‑Unis au mois de septembre 1987. Un an plus tard, toujours à Vienne et ensuite dans le cadre d’une tournée américaine, Peter Schmidl joua la pièce Prelude, Fugue and Riffs, composée par Bernstein en 1949. Visiblement, dans le Concerto de Mozart, Bernstein mit Schmidl parfaitement à l’aise en lui disant que c’était son morceau et qu’il le suivrait avec l’orchestre ; le premier des deux concerts donnés au début du mois de septembre 1987 au Konzerthaus illustre cette entente, tout en trahissant une interprétation d’un autre âge, concert capté par les caméras de l’incontournable Humphrey Burton (on lira à ce sujet les éléments donnés par Schmidl dans son entretien avec Paul Halwax de nouveau, A Tribute to Leonard Bernstein – Special Annual Edition der Wiener Philharmoniker, 2018). Outre ses activités viennoises, Peter Schmidl fut à plusieurs reprises clarinette solo du Philharmonique de Berlin, à la demande de Karajan, conservant à ce titre quelques grands souvenirs comme une Cinquième Symphonie de Tchaïkovski donnée au Théâtre des Champs‑Elysées à Paris (vraisemblablement le concert du 22 juin 1979).
Professeur de clarinette au Conservatoire de Vienne dès 1967, Peter Schmidl développa également un goût certain pour la musique de chambre (à l’instar d’ailleurs de presque tous les membres du Philharmonique de Vienne) en participant tant au Nouvel Octuor de Vienne (successeur du légendaire Wiener Oktett dont le clarinettiste n’était autre qu’Alfred Boskovsky, frère du Konzertmeister Willy et lui‑même clarinettiste solo de l’orchestre) qu’à l’ensemble Wiener Bläsersolisten. Nommé membre honoraire de l’Opéra de Vienne en 2006, Peter Schmidl se retira des Philharmoniker en août 2011. Il fut par ailleurs directeur artistique du Pacific Music Festival fondé en juin 1990 à Sapporo, au Japon, par Bernstein.
Contrairement à ses prédécesseurs Leopold Wlach et Alfred Prinz, également clarinettistes solos du Philharmonique de Vienne, Peter Schmidl n’a pas laissé une grande discographie solistique derrière lui. Certes, un disque Mozart on ne peut plus classique (le Quintette et le Trio « des quilles ») chez Decca (1981) et une belle version du Quintette de Brahms (même éditeur, 1984) figurent au catalogue mais l’art de Peter Schmidl est ailleurs, notamment dans maints traits d’orchestre au sein d’une discographie viennoise évidemment foisonnante. Pour qui le souhaite, les Divertimenti pour instruments à vent K. 439b (Deutsche Grammophon) ou la Sinfonia concertante K. 297b de Mozart (même éditeur, sous la baguette de Karl Böhm), ou son accompagnement du fameux lied Le Pâtre sur le rocher de Schubert (chanté par Edita Gruberova chez Nightingale Classics) méritent le détour. Côté vidéo, le Concerto de Mozart sous la direction de Bernstein reste sans doute le grand moment de Peter Schmidl même si, comme on l’a dit, l’interprétation a vieilli et souffre notamment d’un Adagio à la lenteur assez rédhibitoire. Pour qui souhaite voir Peter Schmidl dans ses œuvres, on conseillera le Requiem de Mozart (dirigé par Karajan dans son « Legacy Home Video » pour Sony ou par Solti pour le fameux concert du bicentenaire de la mort de Mozart, en 1991) et, surtout, deux éditions du Neujahrskonzert : la cuvée 1987 avec Karajan (Peter Schmidl étant notamment filmé dans l’ouverture du Baron tzigane de Strauss fils) et, vingt ans plus tard, l’édition 2007 dirigée par Zubin Mehta, où Peter Schmidl est tout sourire, notamment dans le merveilleux Carnaval de Venise du même rejeton de la famille Strauss.
Sébastien Gauthier
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