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10/24/2026 « Passage: A Spiritual Odyssey »
Franz Liszt : Années de pèlerinage (Première Année : Suisse), S. 160 : 9. « Les Cloches de Genève » – Harmonies poétiques et religieuses, S. 173 : 3. « Bénédiction de Dieu dans la solitude » – Sonate en si mineur, S. 178
Alexandre Scriabine : Poème satanique, opus 36 – Sonate n° 9, opus 68
Kaija Saariaho : Prélude Salomé Jordania (piano)
Enregistré à la Cité de la musique et de la danse, Soissons (9‑12 septembre 2025) – 71’48
La dolce volta LDV 153 (distribué par Outhere)

Pianiste géorgienne issue d’une lignée de musiciens réputés, lauréate de nombreux prix internationaux, Salomé Jordania (née en 1996) a la chance de pouvoir compter sur la qualité toujours remarquable des productions de l’éditeur La dolce volta pour son premier disque solo. Tout aussi remarquable est l’exigence et l’originalité du programme de cet album présenté comme une « odyssée spirituelle ». Faisant alterner des œuvres « sataniques », comme les deux pièces de Scriabine, et des pages au climat plus méditatif, comme « Les Cloches de Genève » ou le très beau Prélude de Kaija Saariaho, la pianiste, comme elle s’en explique avec discernement dans la notice, évoque une lutte intérieure et spirituelle, un « passage » entre « lumières et ténèbres » qui converge vers la Sonate de Liszt, point d’aboutissement de ce cheminement musical et mystique.
L’ambitieux parcours ainsi proposé s’avère convaincant à nombre de ses étapes. C’est un choix audacieux que d’ouvrir le disque avec « Les Cloches de Genève », ultime pièce de la Première Année de pèlerinage : alors qu’elle sert habituellement de conclusion au voyage de Liszt et porte en elle la nostalgie des paysages d’une Suisse rêvée, elle débute ici avec mystère, faisant tinter ses cloches avec une belle puissance d’évocation et une modernité quasi spectrale. Elle s’enchaîne à merveille avec le mordant Poème satanique, en un effet de contraste entre la sérénité contemplative de la pièce de Liszt et l’agitation tout en précipités et en ruptures de Scriabine. De même, l’intriguant Prélude de Saariaho ne dépare en rien au milieu des autres pièces plus familières, offrant une juxtaposition entre les notes très incarnées que répète la main gauche et les ondulations de plus en plus longues et virtuoses de la main droite. Il « prélude » là aussi de manière habile à « Bénédiction de Dieu dans la Solitude ».
Si l’esprit général du disque témoigne des incontestables qualités musicales et intellectuelles de Salomé Jordania, il faut néanmoins faire part de réserves, qui tiennent pour l’essentiel à un écart entre l’ambition des intentions affichées et un certain nombre de défauts dans la réalisation, non pas instrumentale (Salomé Jordania est assurément une pianiste aux moyens solides), mais plutôt véritablement artistiques. Par exemple, si « Les Cloches de Genève » est un choix judicieux pour débuter, nous l’avons dit, son interprétation pâtit, notamment dans sa partie finale, d’un manque d’impact rhétorique, le piano y paraissant lointain et précautionneux. Il en va de même dans la Sonate « Messe noire », dont le début, quoique lourd de menaces, a ensuite du mal à trouver son animation. La pièce conserve, même dans ses passages les plus animés, quelque chose de trop placide et structuré, sans réelle folie, malgré le caractère impeccable de la technique. La sublime « Bénédiction de Dieu dans la solitude » n’atteint pas, enfin, cette décantation jubilatoire qu’elle trouve sous d’autres doigts, notamment ceux d’Arrau ou du trop oublié Duchâble. Au fil d’une pièce qui piétine, le son peine à s’ouvrir et semble trop vert, le toucher neutre, la diction précipitée par instants.
Ces défauts se retrouvent dans la conclusion majestueuse que veut donner à l’album la Sonate de Liszt. Celle‑ci offre pourtant des moments dont la qualité fait tendre l’oreille, par exemple dans les accords puissamment posés de l’exposition, dans le climat nocturne du Dolce con grazia du premier volet, ou encore dans l’Andante con moto, d’abord déclamé à mi‑voix et de manière volontairement éteinte, avant que ne survienne cette brusque explosion qui évoque celle du noyau central de la Sonate D. 959 de Schubert. L’interprétation d’ensemble, toutefois, nous semble passer à côté du grandiose de cette sonate à nulle autre pareille, qui n’est ici pas complètement dominée. La faute en incombe à une déclamation souvent brouillée et superficielle, qui ne parvient pas à faire oublier l’instrument et toutes les difficultés que recèle la partition. C’est de manière quelque peu scolaire que la pianiste s’emploie à rendre lisible l’enchevêtrement et la succession complexe des multiples thèmes de la sonate. Ainsi, dans le dernier volet Allegro energico, le fugato initial sonne comme une badinerie qui n’a pas le caractère démoniaque qu’y cherche Salomé Jordania, et tout au long de la réexposition, l’approche demeure, selon nous, trop exclusivement pianistique pour déployer ce final à la manière d’une grande arche, qui devrait évoquer la porte des enfers avec la puissance et la ferveur d’un Dante ou d’un Rodin.
Faut-il en conclure que Salomé Jordania a vu trop grand en choisissant un programme aussi exigeant pour son premier disque ? C’est pourtant chose excellente, selon nous, qu’une jeune artiste affiche de telles ambitions et choisisse de se frotter à pareilles difficultés, quitte à sentir et analyser où sont les défauts et les limites actuelles, qu’elle saura, à n’en pas douter, dépasser dans la suite de son parcours. D’autres voies peuvent également être suivies, et c’est avec intérêt qu’on accueille la déclaration faite par Salomé Jordania dans la notice selon laquelle « [s]on prochain album sera clairement plus joyeux ».
François Anselmini
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