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03/11/2026 « Opus 1 »
Frédéric Chopin : Rondo en ut mineur, opus 1
Piotr Illitch Tchaïkovski : Deux Pièces, opus 1
Robert Schumann : Variations Abegg, opus 1
Alban Berg : Sonate pour piano en si mineur, opus 1
Johannes Brahms : Sonate pour piano n° 1 en ut majeur, opus 1 Anna Geniushene (piano)
Enregistré au Studio Teldex, Berlin (24‑26 juillet 2024) – 74’40
Fuga Libera FUG 848 (distribué par Outhere)
Must de ConcertoNet

Jusqu’à présent surtout connue comme partenaire de quatre mains de son époux Lukas Geniusas, bien plus médiatisé qu’elle, Anna Geniushene s’affirme avec ce premier disque pour l’éditeur Fuga Libera comme une soliste de talent et de caractère.
S’il s’agit en réalité de son troisième enregistrement (les deux premiers étant passés relativement inaperçus), gageons que cet album lance pour de bon la carrière discographique de cette ancienne élève du Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, et contribue à la faire reconnaître, au même titre que son mari, comme les plus remarquables personnalités pianistiques d’aujourd’hui.
Le programme a en effet tout d’une « leçon inaugurale », puisqu’Anna Geniushene (elle‑même née un 1er janvier !) a l’heureuse idée de réunir les opus 1 de cinq compositeurs romantiques ou postromantiques. Ainsi l’écoute permet‑elle d’entendre l’éclosion du talent, de deviner les promesses de l’œuvre à venir, de comparer ces différents génies au sortir de leur chrysalide. Dans cette collection de pages juvéniles (dont les auteurs avaient entre 15 ans – Chopin – et 27 ans – Tchaïkovski – au moment de leur composition), le piano s’ébroue avec un entrain communicatif et nous entraîne dans un voyage musical riche en perspectives.
Car c’est bien la maîtrise instrumentale et le brio de l’interprète qui donne sa cohérence à ce programme sans autre unité que son prétexte « chiffré ». Captée dans l’acoustique idéale du Studio Teldex, la sonorité d’Anna Geniushene émerveille par ses aigus précis, agréablement réverbérés et allongés par une pédalisation judicieuse, ainsi que par ses basses fermes et souples à la fois, sans heurts ni brutalités. Les dynamiques sont toujours bien saisies, et apportent ce qu’il convient d’animation pour exprimer l’ardeur et la résolution de ces morceaux par lesquels les compositeurs inaugurent leur catalogue et entérinent leur entrée dans la carrière. Elles permettent également de passer outre les inégalités que comportent inévitablement ces pages de jeunesse.
Ainsi en va-t-il avec le Rondo en ut mineur de Chopin, déclamé avec aplomb, et qui alterne entre la véhémence et une grâce encore un peu candide au fil de ses épisodes. La pianiste dévoile la beauté de ses climats changeants, avec une poésie de la discontinuité quasi schumannienne, mais aussi les accents déjà idiomatiques d’un Chopin à peine adolescent. Une brillante révélation !
Les deux pièces de Tchaïkovski (« Scherzo à la russe » et « Impromptu ») semblent plus faibles, ouvrages d’un compositeur qui cherche encore sa voie. L’une et l’autre sonnent de manière assez univoque, en dépit de la sûreté des moyens et de la puissance de son qu’y déploie Anna Geniushene. Grâce à ses efforts, on y pressent tout de même le pathétisme fébrile de Tchaïkovski dans ses œuvres ultérieures.
Les Variations Abegg débutent ensuite magnifiquement, avec un thème qui concilie richesse harmonique et grâce mélodique. Dans une perspective plus creusée et instrumentale que celle de Clara Haskil (mais non moins poétique), Anna Geniushene garde le ton juste au long des cinq variations qui suivent, avec une gestion méticuleuse du tempo et des silences, une sonorité pulpeuse et des couleurs magnifiques. Son alternance de coups de patte et de ronronnements pianistiques traduit sans exagération l’instabilité déjà constitutive du jeune Schumann.
Tout aussi flamboyante est la Sonate d’Alban Berg, abordée dans une perspective résolument postromantique, plus sensuelle et exaltée que cérébrale. Là aussi, la pianiste parvient à donner corps de manière attrayante à une œuvre qui offre une transition idéale vers la monumentale Première Sonate de Brahms. Première œuvre publiée du compositeur, cette dernière est une œuvre complète, et même surcomplète, dans laquelle le jeune Brahms, alors Wunderkind de la tradition germanique, place jusqu’à la saturation toutes ses ambitions pianistiques, mais aussi orchestrales : elle est d’une densité telle qu’on croirait parfois entendre une œuvre pour quatre mains. On ignore si c’est délibérément (et avec une certaine malice ?) qu’Anna Geniushene choisit de marcher sur les plates‑bandes de son mari. La sonate est en effet l’un des chevaux de bataille de Geniusas, qui a également choisi de la confronter à la Sonate « Hammerklavier » pour son premier enregistrement il y a dix ans. Toujours est‑il qu’Anna y fait largement jeu égal avec Lukas, tant son jeu magnifie l’ampleur et l’élan de cette page qu’on redécouvre sous ses doigts.
On aura compris que cet opus 1 discographique est déjà un coup de maître, et on ne peut qu’attendre avec impatience un opus 2. On a même trouvé pour Anna Geniushene un programme qui lui conviendrait à merveille : Deuxième Sonate (opus 2 n° 2) de Beethoven, Papillons (opus 2) de Schumann, les trois pièces de l’Opus 2 de Scriabine et, bien sûr, la Deuxième Sonate (opus 2) de Brahms !
François Anselmini
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