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08/26/2025
« Chopin intime »
Frédéric Chopin : Préludes, opus 28 n°s 1 à 10, n°s 13 à 16, n° 18, n° 20 & n° 23 – Nocturnes, opus 9, opus 72 n° 1, en ut dièse mineur & en ut mineur, opus posthumes – Mazurkas, opus 17 n° 4 et opus 30 n° 2 – Etudes, opus 25 n° 1 et n° 7 – Chants polonais, opus 74 : 2. « Wiosna » – Contredanse en sol bémol majeur, B. 17
Vincenzo Bellini : Norma : « Casta Diva » (arrangement Taylor)

Justin Taylor (pianino)
Enregistré à l’hôtel Rosario, Biévène, Belgique (octobre 2024) – 70’20
Alpha 1132 (distribué par Outhere)


Must de ConcertoNet





Claviériste et chef d’orchestre à succès dans le domaine de la musique baroque, Justin Taylor connaît également une belle réussite avec cette excursion en terres romantiques, ou, peut-être plus exactement, en terres dix‑neuvièmistes. Romantique, le Chopin de Justin Taylor ne l’est assurément pas si l’on associe à ce terme un climat fiévreux, des orages désirés et une flamboyance virtuose. Il l’est néanmoins dans une autre acception, celle, comme l’indique le titre de l’album, de la quête de l’intimité, intimité des salons parisiens du XIXe siècle ou plus encore, du compositeur et de ses épanchements lyriques.


En digne héritier du mouvement « baroqueux » qu’il est, Justin Taylor prend pour point de départ une réflexion sur l’instrumentarium, et son premier mérite est d’avoir à sa disposition le clavier qui convient à son projet : un pianino Pleyel de 1839, jumeau exact de celui sur lequel Chopin a composé le cycle des Préludes opus 28 lors de son séjour à Majorque en 1838. Admirablement restauré, ce piano droit séduit d’un bout à l’autre du disque par ses basses au grain bien défini (notamment dans les arpèges du célèbre Nocturne en do dièse mineur, ou encore dans les Préludes n° 4, n° 9, n° 14 et n° 15), par son médium aux sonorités cuivrées et veloutées, ses aigus de cristal. D’un toucher très détendu et d’une mécanique très fluide, il nous permet d’entrer dans l’atelier de Chopin au travail, et même dans son univers mental et sonore. Liberté et variété des phrasés, délicatesse du toucher, sonorité voilée et estompée digne du sfumato de Léonard de Vinci, choix d’un dynamique réduite, dont le forte n’est que relatif et proportionné à des pianissimi murmurés, le musicien érudit et l’artiste de grand talent qu’est Justin Taylor est à la recherche d’une évocation du jeu pianistique du compositeur lui‑même, tel qu’il a été décrit par ses contemporains, élèves ou auditeurs. Cette approche, qui refuse toute grandiloquence et tout héroïsme, bénéficie de la résonance naturelle du pianino, permettant un usage à la fois mesuré et précis de la pédale, sans sécheresse aucune. C’est bien Chopin en train de composer ou de jouer pour quelques amis chez George Sand que nous croyons entendre, et non un batteur d’estrade.


Les pièces retenues par Justin Taylor conviennent à merveille à l’instrument et à cette évocation d’un Chopin « intime ». Ici, point de ballades, de polonaises ou d’autres pages flamboyantes, mais une sélection de pages brèves où domine l’élément lyrique, avec comme composante essentielle dix‑sept des vingt‑quatre préludes composés sur un instrument de ce type (Taylor expliquant avoir écarté les pièces les plus démonstratives) et agencés dans un savant désordre, en alternance avec d’autres pièces, nocturnes, mazurkas ou études, selon un habile dialogue des tonalités et des atmosphères. Aucun faux pas ou presque dans cette sélection et dans son agencement : à peine pourra-t-on trouver que le Prélude n° 1 est d’un agitato un peu timide ou que la courbe mélodique du Second des Nocturnes opus 9 manque un peu d’ampleur, malgré les ornements et les variantes séduisantes qu’y apporte Justin Taylor en se fondant sur une étude minutieuse des différentes éditions de l’œuvre. Pour le reste, on admire la simplicité sans grandiloquence du célèbre « Prélude à la goutte d’eau », qui sonne vraiment comme du « Chopin par lui‑même », le Premier des Nocturnes opus 9 sculpté dans une sonorité mezza voce de rêve et dont chaque mesure semble naître de la précédente. Il s’enchaîne à merveille avec une Deuxième des Mazurkas opus 30, qui, voilée de nostalgie sur le clavier du Pleyel, donne enfin à entendre cet indéfinissable sentiment du zàl cher au compositeur. On pourrait encore citer une frémissante Première Etude de l’Opus 25 ou un ondoyant Prélude n° 23, mais la volonté de ne jamais forcer le son et de ne pas faire violence à l’instrument pour mieux toucher au mystère et à l’intériorité de Chopin donnent lieu, selon nous, à deux moments inouïs (au sens propre). D’abord un Prélude n° 2 quasi éteint et tellement ombreux qu’il en devient une sorte d’équivalent chopinien de l’énigmatique et essentiel « Sphinxes » de Schumann, trop souvent occulté par les interprètes de Carnaval, puis, en conclusion de l’album, une Septième Etude de l’Opus 25 elle aussi d’un dépouillement, voire d’une désincarnation extraordinaires, à la frontière du silence.


Autre surprise offerte par Justin Taylor, cette fois au cœur de son programme : une adaptation pianistique de « Casta Diva », elle aussi à la fois savante (puisqu’elle s’appuie sur un manuscrit autographe de Chopin présentant un arrangement de la partie orchestrale de la célèbre cavatine, auquel est ajoutée la ligne mélodique avec beaucoup d’à‑propos) et d’une grande effusion lyrique. Elle entre naturellement en dialogue avec les nocturnes posthumes présentés juste après, en sonnant avec un caractère particulièrement attachant sur le clavier du pianino. Avec cette pièce cardinale, comme avec l’ensemble du programme de ce disque magnifique, le génie de Chopin se retrouve placé, dans toute sa singularité, au carrefour de ses héritages et de ses anticipations visionnaires, de l’admiration éperdue pour le bel canto de Bellini à l’évocation des « vieux clavecinistes français » que saluera plus tard Claude Debussy.


François Anselmini

 

 

 

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