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08/19/2025 « Haffner-Akademie »
Wolfgang Amadeus Mozart : Le nozze di Figaro, K. 492 : récitatif « Giunse alfin il momento » et air « Deh vieni, non tardar » – Così fan tutte, K. 588 : récitatif « Temerari, sortite » et air « Come scoglio » – Die Entführung aus dem Serail, K. 384 : récitatif « Welcher Wechsel herrscht » et air « Traurigkeit ward mir zum Lose » –Idomeneo, re di Creta, K. 366 : récitatif « Oh smania! Oh furie! » et air « D’Oreste, d’Aiace » & air « Se il padre perdei » – Symphonie n° 35 en ré majeur « Haffner », K. 385 – La clemenza di Tito, K. 621 : récitatif « Ecco il punto, o Vitellia » et air « Non più di fiori » – Ch’io mi scordi di te?, K. 505 Anna Prohaska (soprano), Herbert Schuch (piano), Ensemble Resonanz, Riccardo Minasi (direction)
Enregistré à la Friedrich-Ebert-Halle, Hambourg (octobre 2022) – 69’08
Harmonia mundi 902704 – Notice (en français, anglais et allemand) de Gabriele Riccobono

Passant sans aucune difficulté du répertoire baroque (fût‑il le plus exigeant lorsqu’il s’agit de confronter Bruhns, Graupner, Cavalli ou Guillaume de Machaut !) aux partitions du XXe siècle (elle chantera dans Le Tour d’écrou de Britten à l’Opéra de Rome en septembre prochain), la soprano autrichienne Anna Prohaska s’est notamment fait connaître comme étant une interprète avisée de la musique de Mozart. Il est vrai qu’elle a, depuis plusieurs années, été appelée sur les plus grandes scènes du monde pour chanter notamment les rôles de Zerline (Don Giovanni sous la direction de Yannick Nézet‑Séguin à Salzbourg ou sous celle de Daniel Barenboim à la Scala de Milan), de Despina (Così fan tutte) sous la baguette de Marc Minkowski toujours au Festival de Salzbourg) ou de Blonde (L’Enlèvement au sérail) sous la direction de Philippe Jordan à l’Opéra de Paris sans oublier, par exemple, son interprétation de la partie de soprano dans le Requiem sous la baguette de Claudio Abbado au Festival de Lucerne. Or, à relire les commentaires écrits alors par nos collègues dans ces colonnes, on se rend compte qu’Anna Prohaska n’a finalement jamais totalement convaincu dans ce répertoire : force est de constater que c’est toujours le cas, du moins au regard du présent disque.
Puisant dans plusieurs chefs-d’œuvre du divin enfant de Salzbourg, alliant à chaque fois un récitatif et l’air qui suit, Anna Prohaska dispose à l’évidence d’une technique infaillible : diction parfaite (qu’il s’agisse de l’italien ou de l’allemand), aigus cristallins, large ambitus (par exemple dans le récitatif « Temerari, sortite » tiré de Così fan tutte), projection séduisante... Pour autant, les airs s’enchaînent toujours sur le même ton, la chanteuse ne caractérisant pas suffisamment les personnages, ni le contexte dans lequel chacun apparaît. De fait, on écoute l’ensemble avec un certain plaisir mais Ilia, Constance ou Vitellia sont ici totalement interchangeables, sans doute un des pires reproches qu’on puisse faire à une interprète de Mozart. La dramaturgie de Constance est sans doute le gant qui lui sied le mieux (très bel air « Traurigkeit ward mir zum Lose ») mais on se lasse quand même assez vite du sort presque fait à chaque note, au détriment de la ligne générale qui rompt si souvent la musicalité attendue.
Il faut dire que l’accompagnement instrumental n’aide pas toujours la chanteuse. Venu du monde baroque, violoniste éminent, chef de l’Orchestre du Mozarteum de Salzburg depuis 2017, Riccardo Minasi prend des options assez radicales : pas de vibrato, un sens des contrastes exacerbé, une théâtralité omniprésente. De fait, s’il lui arrive de donner le meilleur (les magnifiques bois dans l’air « Deh vieni, non tardar » des Noces ou l’orchestre dans son ensemble dans l’air « Se il padre perdei » tiré d’Idoménée), on entend beaucoup trop souvent une forme de brutalité, voire (ce qui n’est pas beaucoup mieux) d’affectation, qui mettent à mal toutes les subtilités de cette musique. Certes, ça fonctionne parfois très bien comme cet air « D’Oreste, d’Aiace » chanté par Electre dans Idoménée, qui nous emporte comme un ouragan, mais le sirupeux guette fréquemment (le cor de basset dans l’air « Non più di fiori » issu de La Clémence de Titus). Au‑delà de ces passages plus ou moins réussis, on relèvera que Riccardo Minasi dirige l’ensemble de façon très sèche : encore une fois, aucune concession ! On retrouve tout de même une certaine harmonie d’ensemble dans le fameux air de concert « Ch’io mi scordi di te ? », dans lequel l’entente entre Anna Prohaska et le pianiste Herbert Schuch est patente, l’orchestre soutenant les deux protagonistes avec une finesse manifeste.
On en oublierait presque le titre du disque, « Haffner-Akademie », dont ni la logique du programme, ni la lecture (pourtant attentive) de la notice d’accompagnement du disque ne nous donnent la raison d’être. Pourquoi ne pas avoir intitulé ce disque « Anna et Wolfgang » ou « Anna Prohasaka – The Mozart Recital » qui, bien que convenus, auraient sans doute été plus appropriés ? Toujours est‑il que le titre choisi ne pouvait s’entendre que si figurait également au programme la Trente‑Cinquième Symphonie « Haffner », dont on sait qu’elle ouvre cette série de chefs‑d’œuvre absolus de la musique symphonique de Mozart qui prendra fin avec la Jupiter. Or, ce qu’on entend là ravira sans doute certaines oreilles mais l’énervement le dispute au rire en entendant un Allegro con spirito qui en manque tant, débité à la hache, où tout n’est que bousculade et précipitation hormis certains ralentis excessifs qui tombent dans la caricature de cet « en même temps » entre classique et baroque que certains recherchent avec avidité. La suite ne vaut guère mieux : l’Andante se veut spirituel (ces appogiatures d’une fausseté à toute épreuve...) mais ne recèle finalement aucune poésie, le Menuetto - Trio est artificiel de la première à la dernière note, le Presto est certes plutôt réussi mais, bien entendu, sera bien en peine de racheter un ensemble fort moyen.
Le site d’Anna Prohaska
Le site de Riccardo Minasi
Le site de l’Ensemble Resonanz
Sébastien Gauthier
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