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08/19/2025 Johannes Brahms : Sonates pour clarinette et piano n° 1 en fa mineur, opus 120 n° 1, et n° 2 en mi bémol majeur, opus 120 n° 2 (orchestration Stephan Koncz)
Walter Rabl : Quatuor pour piano, violon, clarinette et violoncelle en mi bémol majeur, opus 1 [*] Daniel Ottensamer (clarinette), Noah Bendix-Balgley (violon), Christoph Traxler (piano), Deutsches Symphonie-Orchester Berlin, Stephan Koncz (violoncelle et direction)
Enregistré à la Loreley-Saal, Vienne (1er juillet 2020) [*] et à la Sendesaal de la RBB, Berlin (3‑6 juin 2024) – 60’59
Pentatone PTC 51487 425 – Notice (en anglais et en allemand) de Malte Krasting
Sélectionné par la rédaction

Dans la famille Koncz (autrichienne), je demande le père : Thomas, chef d’orchestre austro‑hongrois de son état. Je demande ensuite Christoph, violoniste né en 1987, jeunot du Philharmonique de Vienne dont il devient chef d’attaque des seconds violons jusqu’en 2023 avant d’entamer une brillante carrière de chef d’orchestre (il tient actuellement les rênes de l’Orchestre symphonique de Mulhouse). Je demande enfin Stephan, le frère aîné (né en 1984), violoncelliste au sein du Philharmonique de Berlin, membre de l’ensemble Philharmonix (qui rassemble une dizaine de musiciens issus des Orchestres philharmoniques de Berlin et de Vienne) et arrangeur extrêmement doué de plusieurs partitions allant du classique à Freddie Mercury ; c’est ce dernier de la famille Koncz qui nous intéresse aujourd’hui.
Dans la famille Ottensamer (également autrichienne), je demande le père : Ernst, clarinettiste solo du Philharmonique de Vienne de 1983 à 2017, année de sa brutale disparition. Je demande également le fils cadet (né en 1989), Andreas, un temps clarinettiste solo du Philharmonique de Berlin, et qui a tout récemment abandonné son poste pour développer une carrière de chef d’orchestre débutée voilà quelques années. Enfin, place au fils aîné (né en 1986), Daniel, actuellement un des deux clarinettistes solos du Philharmonique de Vienne (aux côtés de Matthias Schorn) : c’est lui qui nous importe ici.
Faisons maintenant la jonction entre Stephan Koncz et Daniel Ottensamer, qui sont depuis longtemps partenaires de musique de chambre (magnifique coffret de sept disques publié chez Decca formant une anthologie des trios pour clarinette violoncelle et piano, les deux comparses étant rejoints par le pianiste Christoph Traxler), et nous avons là les principaux artisans de ce disque ô combien original puisqu’il rassemble les deux sonates pour clarinette (tenue par Daniel) de Johannes Brahms mais dans une version arrangée (par Stephan) pour clarinette et orchestre symphonique. Ce n’est pas la première fois que la Première Sonate de Brahms est arrangée pour orchestre : Luciano Berio l’a fait en 1986 à la demande de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, sous le titre Opus 120, Nr. 1 ou, parfois, Concerto pour clarinette opus 120, n° 1. Mais, à notre connaissance, c’est bien la première fois que les deux sonates sont ainsi arrangées. Répondant peut-être à un souhait intime de Brahms, qui aurait avoué au dédicataire des deux sonates, le clarinettiste Richard Mühlfeld (1856‑1907), qu’il n’avait pas été assez impulsif pour écrire un concerto pour clarinette, le défi que s’était lancé Stephan Koncz était de taille, le jeu des arrangements pouvant aller du pire au meilleur (souvenons‑nous, dans ce dernier cas, du magnifique disque de Martin Fröst rassemblant des concertos pour clarinette transposés d’œuvres précédentes composées par Vivaldi) ; force est de constater que le résultat aboutit ici à une franche réussite.
Si Stephan Koncz n’est pas allé aussi loin que Berio dans son arrangement de la Première Sonate, la duperie que constitue ce concerto est totale. Koncz a visiblement souhaité reprendre le langage brahmsien, du moins ses lignes directrices (les couleurs, la masse des cordes, les oppositions entre cordes et petite harmonie...) de telle sorte que le premier mouvement évoque la Première Symphonie (jusque dans le martellement des timbales à partir de 5’40, passage particulièrement réussi), les deux mouvements centraux rappelant quelques sonorités de la Deuxième Symphonie (d’ailleurs, le troisième mouvement de la symphonie comme de la sonate s’intitulent tous deux Allegretto grazioso), le dernier mouvement pouvant éventuellement évoquer la Première Sérénade pour orchestre. Mais peu importe car l’intérêt est d’avoir surtout presque réussi à faire oublier que cette œuvre n’a pas été composée pour orchestre tant le jeu de l’Orchestre symphonique allemand de Berlin est ici naturel, dirigé par Stephan Koncz lui‑même. Doté d’une évidente perfection technique, Daniel Ottensamer se glisse dans ce jeu avec délectation : mélancolique voire sombre dans le premier mouvement, charmeur dans le deuxième, bucolique et nonchalant dans le troisième (dans un dialogue très adroit avec une petite harmonique des plus rafraîchissante), taquin dans le dernier.
La réussite de la Première Sonate est moins patente dans la Seconde en raison d’un orchestre trop présent, le premier mouvement devenant presque un mouvement pour orchestre symphonique avec clarinette obligée ; le déséquilibre est encore plus évident dans le deuxième mouvement où certains tutti sont à notre sens excessifs mais l’ensemble ne manque ni de finesse (la fin du mouvement à partir de 4’25), ni d’intérêt. La Première Sérénade nous revient aux oreilles en écoutant le troisième et dernier mouvement de la sonate, la clarinette jouant au jeu du chat et de la souris avec la petite harmonie (notamment la flûte et la clarinette de l’orchestre dans des volutes de toute beauté) dans un climat très enjoué avant que le mouvement ne s’achève de façon beaucoup plus extravertie.
On a bien oublié aujourd’hui Walter Rabl (1873‑1940), chef d’orchestre et compositeur viennois qui laissé notamment ce Quatuor pour piano, violon, clarinette et violoncelle, composé dans le cadre d’un concours qu’il remporta, organisé en 1896 par la Tonkünstlerverein de Vienne, le jury étant alors présidé par Brahms lui‑même. Le vieux compositeur fit d’ailleurs tout pour permettre la rapide publication de ce quatuor, qui a déjà connu quelques gravures discographiques (dont une par Wenzel Fuchs, clarinettiste solo du Philharmonique de Berlin chez CPO). La présente version l’emporte à nos yeux grâce à une interprétation supérieure de la part des trois partenaires de la clarinette ; la finesse du trait du violoniste Noah Bendix‑Balgley (un des Konzertmeister du Philharmonique de Berlin, décidément...), la profondeur des sonorités du violoncelle de Stephan Koncz, le soutien du pianiste Christoph Traxler exploitent toutes les richesses de cet Allegro moderato où les emportements sont parfois d’une violence impressionnante. Même sens du contraste dans l’Adagio molto, où le début (piano et violoncelle seuls) n’est pas sans évoquer Schubert, Rabl sachant néanmoins s’en distancier au gré de plusieurs ornementations ou ruptures harmoniques (à 4’57, on est presque en train d’entendre une fugue alla Bach !) qui suscitent un réel intérêt. L’Allegro con brio conclusif (après un troisième mouvement extrêmement touchant) vient ainsi clore une œuvre qui ne demande qu’à être redécouverte, la musique de chambre pour clarinette étant des plus riches. A quand une programmation audacieuse réhabilitant l’œuvre de Walter Rabl ?
Le site de Daniel Ottensamer
Le site de Noah Bendix-Balgley
Le site de Christoph Traxler
Le site de l’Orchestre symphonique allemand de Berlin
Sébastien Gauthier
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