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Voix perfectibles, mais intensité dramatique sans faiblesse

Marseille
Opéra
09/23/2010 -  et 26, 29 septembre, 2, 5 octobre 2010
Umberto Giordano : Andrea Chénier

Irène Cerboncini (Madeleine de Coigny), Varduhi Abrahamyan (Bersi), Eugenie Grunewald (Comtesse de Coigny, Madelon), Zoran Todorovich (Andrea Chénier), Marco di Felice (Charles Gérard), André Heyboer (Roucher), Rémy Corazza (Un Incroyable), Parick Delcour (Fléville)
Chœur de l’Opéra de Marseille, Pierre Iodice (chef de chœur), Orchestre de l’Opéra de Marseille, Fabrizio Maria Carminati (direction)
Claire Servais (mise en scène), Dominique Pichou (décors), Christian Gasc (costumes)


(© Christian Dresse)


La nouvelle saison de l’Opéra de Marseille s’ouvre avec une œuvre relativement rare, mais qui revient en grâce, Andrea Chénier, reconnue comme le meilleur ouvrage d’Umberto Giordano, importante figure du vérisme. La musique y est dense et de belle facture, fort proche de la qualité de celle de Puccini. Le livret, très ramassé, sans temps morts ni expositions inutiles, mène une action captivante, où se révèlent des caractères sur le fond des tragédies de la Révolution française. A partir de l’histoire authentique d’André Chénier, poète issu de la noblesse, révolté par les injustices, qui devient un meneur révolutionnaire, avant de se faire guillotiner par plus radical que lui, le livret brode une magnifique intrigue, avec deux autres personnages d’une importance aussi capitale, Gérard, le laquais devenu chef révolutionnaire qui demeure néanmoins amoureux de Madeleine de Coigny, elle-même éprise du poète, d’où de multiples rivalités et rebondissements.


Marseille reprend ici une production de l’Opéra de Monte-Carlo qui a tourné ces dernières années sur quelques scènes d’Europe, dans une mise en scène de Claire Servais, bien supérieure à d’autres versions récentes d’Andrea Chénier données à Paris ou à Zurich. La direction d’acteur est si impeccablement fluide qu’elle ne se laisse guère remarquer. La mise en scène, les décors et costumes respectent totalement l’époque de l’action, insistent même sur le contexte de la période de la Révolution et de la Terreur, tellement important dans l’intrigue. Tout semble judicieux, et contribuer au déroulement du drame. Les idées de mise en scène ne paraissent jamais gratuites, mais toujours au service de l’œuvre, avec ce canapé et ces bougies dans les airs lors des préparatifs de la fête chez la Comtesse, ou les gueux révoltés qui s’invitent dès le début de la Gavotte dansée par les nobles, alors que le livret prévoit leur irruption plus tard, mais qui collent tellement avec le côté grinçant et lourd de menaces de la musique! On pourrait multiplier les exemples de ces inventions subtiles. Mentionnons seulement le tribunal révolutionnaire, avec cette masse de jurés aux épaules dénudées, image oppressante d’une humanité réduite à sa bestialité, et évidemment la sublime image finale des amants qui s’avancent vers la mort dans la brume, avec les murs noirs qui se lèvent, et le rideau qui tombe comme le couperet de la guillotine.


Musicalement, le premier bonheur de la soirée est, dès les premières mesures, de savourer la pâte sonore opulente de l’Orchestre de l’Opéra de Marseille, qui restitue magnifiquement tout au long de la représentation l’écriture dense et subtile de Giordano, avec tour à tour délicatesse ou flamme. Manifestement, l’osmose s’opère avec le chef Fabrizio Maria Carminati, qui prend la partition à bras-le-corps et ne laisse jamais retomber la tension dramatique. De manière même beaucoup plus élémentaire, devant le métier et la sûreté d’intonation des instrumentistes marseillais, qui nous permettent de savourer chaque instant de musique avec un sentiment de sécurité, sans redouter à tout instant qu’une défaillance vienne briser l’émotion, on éprouve un plaisir simple teinté de reconnaissance, après avoir passé une bonne partie de l’été a supporter des orchestres chichiteux, asthmatiques et approximatifs dans les acoustiques souvent inconfortables du plein air!


Quant aux chanteurs, le plateau s’avère d’un niveau plutôt satisfaisant, à quelques nuances près dans les trois rôles principaux. Le premier à s’imposer est le baryton Marco di Felice dans le rôle de Charles Gérard, presque le rôle le plus intéressant de cet opéra, celui d’un homme oscillant sans cesse entre désirs de revanche, égoïsme passionnel et grandeur d’âme. Sa voix d’une puissance et d’une noirceur impressionnantes lui donne d’emblée une stature de chef, et une dimension de premier rôle: on ne trouvera guère de charme mélodique dans ses interventions, mais plutôt les éructations d’un guerrier! Le ténor Zoran Todorovich dans Andrea Chénier donne au début encore davantage cette impression. La voix semble puissante à l’excès, anguleuse et rugueuse, peu chantante, avec même des aigus hurlés au mépris de toute justesse. Les choses s’améliorent considérablement au fil de la représentation, et il trouve des nuances, même des pianissimi, de plus en plus subtils et touchants. A l’inverse, la soprano Irène Cerboncini (Madeleine), qui a dû remplacer Sylvie Valayre au pied levé, ne semble guère en voix au début, un peu transparente, et se fait un peu voler la vedette par le magnifique timbre velouté, le cantabile d’une superbe plénitude de la mezzo Varduhi Abrahamyan dans le rôle de la servante Bersi, qui bien qu’assez développé, ne le semble pas suffisamment au goût de l’auditeur qui aimerait entendre davantage cette merveilleuse artiste! Heureusement, Irène Cerboncini trouve peu à peu de l’assurance, et déploie une voix d’une belle pureté. Les duos s’équilibrent dès l’acte II, et son superbe air «La Mamma morta» de l’acte III tient sa promesse d’émotion déchirante.


Chose rare, tous les seconds rôles semblent non seulement incarnés visuellement de manière vraiment très satisfaisante, mais encore tenus par d’excellents chanteurs. Une mention spéciale pour la mezzo Eugenie Grunewald, qui compense une voix certes âgée par des compositions dramatiques puissantes dans le double rôle de la Comtesse de Coigny et de Madelon. Tranchant sur un ensemble de superbes voix mâles, Rémy Corazza prête un timbre grinçant à l’Incroyable, qui sied bien à ce rôle d’espion ignoble. Les chœurs de l’Opéra de Marseille se montrent également valeureux sur le plan théâtral et vocal. Pris dans sa globalité, le spectacle offert est vraiment captivant. On peut rêver d’un trio de voix principales plus parfaites et plus constantes dans la durée, mais la puissance émotionnelle de l’œuvre a été fort bien restituée, ce qui est l’essentiel.



Philippe van den Bosch

 

 

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