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A Venise, le rêve américain sonne occupé

Venezia
Teatro Goldoni
10/09/2026 -  et 10, 11, 13, 14* octobre 2026
Gian Carlo Menotti : The Telephone
Leonard Bernstein : Trouble in Tahiti

Elisa Balbo (Lucy, Dinah), Allen Boxer (Ben, Sam), Julie Mossay, Christian Schleinzer, David Pogana (Jazz Trio)
Orchestra del Teatro La Fenice, Jacopo Brusa (direction musicale)
Gianmaria Aliverta (mise en scène, costumes), Elena Zamparutti (décors), Marco Filibeck (lumières), Nicola Trazzi (chorégraphie)


(© Manuel Silvestri)


Au Teatro Goldoni de Venise, dans le cadre de la saison de la Fenice, Le Téléphone de Gian Carlo Menotti et Trouble in Tahiti de Leonard Bernstein composent un diptyque aussi divertissant que grinçant, où le bonheur made in USA se révèle surtout bon à vendre. Deux opéras, deux couples, un téléphone et beaucoup d’illusions : il n’en faut pas davantage pour faire vaciller le rêve américain. La soirée commence par une comédie de mœurs et s’achève sur une radiographie cruelle de la vie conjugale. Avec, en filigrane, une question qui n’a rien perdu de son mordant : à quoi bon disposer de tout quand on n’a plus rien à se dire ?


Créé en 1947, Le Téléphone de Menotti tient en une vingtaine de minutes. Ben veut demander Lucy en mariage, mais chaque tentative se heurte à un obstacle aussi banal qu’imparable : le téléphone. Lucy bavarde, s’éternise, rappelle ses amies ; l’amoureux transi finit par quitter l’appartement et téléphoner lui‑même à sa dulcinée pour obtenir enfin son oui. L’idée est simple, la mécanique redoutable. Bien avant les smartphones, Menotti avait compris qu’un instrument censé rapprocher les êtres pouvait surtout les empêcher de se rencontrer. La partition, vive et limpide, épouse les interruptions et les impatiences avec une grande efficacité théâtrale. Une petite merveille d’observation, dont la drôlerie tient à la précision du trait.


Avec Trouble in Tahiti, composé quelques années plus tard, le sourire se fige. Sam et Dinah possèdent tout ce que l’Amérique des années 1950 promet à ses citoyens : une maison confortable, une famille, la réussite sociale. Il ne manque, hélas, que l’essentiel : le bonheur. Lui se réfugie dans son travail et le sport ; elle cherche une échappatoire chez le psychanalyste et dans un film exotique, Trouble in Tahiti, qui lui vend un paradis inaccessible. Les époux se croisent, se reprochent leurs frustrations, tentent de renouer le dialogue, puis retournent à leur solitude respective. L’évasion au cinéma tient lieu de thérapie conjugale. A défaut de sauver leur mariage, ils pourront toujours acheter deux billets.


Bernstein, qui signe également le livret, dynamite avec une jubilation féroce les clichés de la famille idéale. Sa musique passe du jazz au swing, de la comédie musicale au lyrisme douloureux, faisant cohabiter l’euphorie publicitaire et les déchirures intimes. Au centre du dispositif, un trio vocal vante les vertus du mode de vie américain avec des sourires de pacotille et des rythmes irrésistibles. Ce chœur de la consommation, délicieusement artificiel, agit comme un miroir déformant : derrière l’abondance et les slogans, le vide. Le rêve américain n’est plus qu’un emballage rutilant autour d’un produit défectueux.


La mise en scène de Gianmaria Aliverta réunit les deux ouvrages dans un même univers visuel, aux couleurs pastel et aux contours volontiers rétro. Le téléphone devient le fil conducteur d’une Amérique de carte postale, où tout semble d’abord sourire. L’idée possède une indéniable cohérence, même si l’esthétique enjolivée émousse quelque peu la férocité du propos. Car ici on n’égratigne pas seulement les manies d’une époque, on expose une société où la réussite matérielle tient lieu de morale et où l’on préfère consommer du bonheur plutôt que d’affronter son absence. La chorégraphie de Nicola Trazzi contribue à dessiner les contours de ce monde artificiel.


Jacopo Brusa dirige l’Orchestre du Théâtre de la Fenice avec souplesse et précision, ménageant les contrastes entre l’écriture légère de Menotti et les couleurs plus sophistiquées de Bernstein. La formation se montre à son aise dans cette alternance de swing, de rythmes syncopés et de lyrisme. Allen Boxer campe un Ben convaincant par sa présence et sa diction, avant de donner à Sam une assurance qui laisse progressivement affleurer le malaise. Elisa Balbo relève avec aisance le défi des deux emplois féminins : à la volubilité de Lucy répond la fragilité de Dinah, prisonnière d’un quotidien qui l’étouffe. Le trio vocal formé par Julie Mossay, Christian Schleinzer et David Pogana apporte à Trouble in Tahiti le swing et la précision rythmique indispensables à cette satire chantée de la publicité. Le rêve américain est toujours au bout du fil, mais la ligne est mauvaise.



Claudio Poloni

 

 

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