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Berlioz chez lui

Grenoble
La Côte-Saint-André (Château Louis XI)
08/25/2026 -  
Hector Berlioz : La Damnation de Faust, opus 24, Hopus 111
Ambroisine Bré (Marguerite), Jérémie Schütz (Faust), Alexander Roslavets (Méphistophélès), Arthur Dougha (Brander)
Chœur Spirito, Jeune Chœur de Lyon, Jeune Chœur d’Auvergne, Maîtrise de la Cathédrale de Lyon, Le Canterel de Lyon, Chœur Inspirations, Ensemble Imero, Chœur régional d’Auvergne, Chœurs des CRR de Lyon et Grenoble, Thibaut Louppe (préparation des chœurs), Orchestre Appassionato, Mathieu Herzog (direction)




Chef-d’œuvre du compositeur s’il en est, La Damnation est forcément l’un des piliers de la programmation du Festival Berlioz de La Côte-Saint‑André, avec une exécution tous les trois ans environ. La version 2026 en est confiée à l’inventif Mathieu Herzog et à son Orchestre Appassionato, de retour dans la cité dauphinoise après une interprétation du Requiem l’année dernière.


Conçue en 1846 comme un oratorio, mais régulièrement adaptée à la scène depuis la fin du XIXe siècle, la « légende dramatique » de Berlioz a souvent donné du fil à retordre à ses interprètes en les faisant hésiter entre approches concertante et opératique. La difficulté est tranchée nettement ce soir avec des chœurs sagement placés au fond de la scène derrière l’orchestre et des solistes installés devant des pupitres au pied de l’estrade, sans velléités de mise en espace ou réel jeu théâtral de la part des uns ou des autres. Certes, des images (plutôt kitsch) sont projetées sur des toiles tendues autour du plateau afin de planter quelque peu le décor, et quelques astuces scéniques sont utilisées, par exemple lorsque l’orchestre fait silence après le « Chant de la Fête de Pâques » pour mieux laisser claquer les pas d’Alexander Roslavets approchant sinistrement de Faust avant son premier récitatif, ou lorsque les trompettes se déplacent entre scène et coulisses afin de soutenir le « Chœur des soldats » dans les troisième et quatrième parties. Néanmoins, la musique de Berlioz se suffit à elle-même pour engendrer la tension dramatique et faire le spectacle, ce que souligne au mieux l’interprétation qui en est donnée.


Formation jeune, puisque fondée en 2015, Appassionato impressionne par sa maturité et parvient à rendre pleinement justice à la complexité et à la richesse de l’écriture orchestrale, qui est ici un personnage à part entière de l’œuvre, et peut‑être même son personnage principal. L’orchestre impressionne tant par sa cohésion d’ensemble que par la qualité de certains chefs de pupitres, notamment dans les rangs de la petite harmonie. Très à l’écoute des solistes et de ses musiciens, Mathieu Herzog est un chef efficace et énergique, attentif à conserver la lisibilité et la narrativité d’une partition touffue. L’interlude symphonique de la troisième partie (« Menuet des Feux follets ») s’avère par exemple tout à fait ensorcelant.


Si les voix masculines ont tendance à prendre l’ascendant au sein des chœurs – mais peut‑être en va‑t‑il fatalement ainsi dans La Damnation – l’ensemble formé par le Chœur Spirito et diverses formations amateures régionales est d’un excellent niveau et s’acquitte avec brio de morceaux de bravoure tels que la fugue de la Taverne, savante et bouffonne à souhait, la juxtaposition du Chœur des soldats et de la Chanson des étudiants à la fin de la deuxième partie, ou un Pandaemonium halluciné. Mais c’est certainement le « Dors, heureux Faust » des bords de l’Elbe, d’une polyphonie savante, qui constitue l’un des meilleurs moments de la soirée.


Du côté des solistes, Jérémie Schütz traduit subtilement les fragilités et les contrastes du personnage de Faust. Son timbre semble d’abord un peu gras dans la scène introductive, mais il s’affine et s’améliore au fil de ses interventions, même si quelques irrégularités persistent dans les aigus. La diction française d’Alexander Roslavets est affligée d’un accent prononcé, qui ne messied pas cependant au personnage de Méphisto. La basse biélorusse déploie surtout d’indéniables talents d’acteurs, qui lui confèrent une expressivité à la fois bouffonne et inquiétante du meilleur effet. En revanche, le Brander d’Arthur Dougha est un peu juvénile et léger pour emplir les habits du plus solide buveur de la Cave d’Auerbach, et sa « Chanson du rat » manque de couleurs. C’est en définitive la Marguerite d’Ambroisine Bré qui domine le plateau vocal, avec un timbre très pur et lié, une émission puissante mais qui ne force jamais, et une énonciation parfaitement intelligible. Dès son premier récitatif (« Oh, que l’air est étouffant ! »), elle marque la scène de sa présence, avant de s’affirmer encore davantage tant dans la chanson gothique du Roi de Thulé que dans la célèbre romance de la dernière partie, d’une intensité frémissante. De même, son sens de la dramaturgie et son émotivité gagnent Jérémie Schütz dans le grand duo amoureux de la troisième partie, point d’orgue lui aussi d’une soirée dans l’ensemble très gratifiante.


Nul doute qu’avec des interprètes aussi convaincus et talentueux, La Damnation révèle toute sa fougue et ses audaces, et que Berlioz se retrouve chez lui dans sa ville natale !



François Anselmini

 

 

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