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Sebastian Nordmann, ou l’art de la transition

Lucerne
Centre de la culture et des congrès
08/23/2026 -  
Christoph Willibald Gluck : Orfeo ed Euridice
Cecilia Bartoli (Orfeo), Mélissa Petit (Euridice, Amore)
Il Canto di Orfeo, Jacopo Facchini (préparation), Les Musiciens du Prince – Monaco, Gianluca Capuano (direction)


(© Peter Fischli/Lucerne Festival)


Après le long règne de Michael Haefliger, Sebastian Nordmann ouvre à Lucerne une nouvelle page de l’histoire du plus grand festival classique de Suisse. Le nouveau directeur affiche une ambition claire : ne pas révolutionner la manifestation, mais la faire évoluer sans toucher à ce qui en constitue l’ADN. Un exercice d’équilibriste.


Pendant vingt-six ans, Michael Haefliger a transformé le Festival de Lucerne en une marque musicale mondiale, consolidant son statut de rendez-vous incontournable des grands orchestres et des stars internationales. Il laisse surtout deux monuments : le Lucerne Festival Orchestra, ressuscité en 2003 avec Claudio Abbado, et la Lucerne Festival Academy, fondée en 2004 avec Pierre Boulez et devenue un laboratoire majeur de la création contemporaine. Sebastian Nordmann l’a compris : son premier défi n’est pas de faire table rase, mais de faire évoluer une institution qui fonctionne déjà remarquablement bien.


Et son premier signal est plutôt rassurant. Il a confirmé la pérennité de l’Orchestre du Festival de Lucerne, colonne vertébrale artistique de l’été lucernois. Une décision essentielle. L’orchestre imaginé par Claudio Abbado et Michael Haefliger est devenu bien davantage qu’un ensemble de stars réunies quelques jours par an : il constitue désormais l’une des signatures internationales du festival. Le supprimer ou l’affaiblir aurait été prendre le risque de casser l’un des ressorts de la singularité lucernoise.


C’est précisément là que se situe le principal défi de Sebastian Nordmann : comment succéder à Michael Haefliger sans devenir son imitateur ? Son parcours laisse entrevoir une volonté d’élargissement plutôt que de rupture. Sa première édition conserve le grand principe lucernois – les meilleurs orchestres, les grands chefs, les solistes les plus convoités – mais cherche à ouvrir davantage le champ musical. Plus de cent vingt événements en trente‑deux jours, vingt orchestres symphoniques et le retour d’importantes formations américaines, dont l’Orchestre du Met, témoignent de cette volonté de rééquilibrage international. Le symbole est fort. Après plusieurs années où les grands orchestres américains avaient été moins présents, Lucerne réaffirme son rôle de carrefour transatlantique. Le thème « American Dreams » permet ainsi de réunir Gershwin, Ives, Bernstein, Reich, Adams, Barber ou Frank Zappa, mais aussi de faire dialoguer musique classique, jazz, minimalisme, musique de film et théâtre musical. Reste maintenant à savoir si le nouveau directeur saura, dans les cinq prochaines années, imposer une signature suffisamment personnelle pour que l’on puisse parler, un jour, non plus de « l’après‑Haefliger », mais bel et bien de l’ère Nordmann.


Si Lucerne n’est pas un festival à vocation lyrique, l’affiche prévoit néanmoins chaque été un ou plusieurs opéras, d’autant que Cecilia Bartoli est une fidèle de la manifestation. Cette année, elle est venue présenter au public lucernois son Orfeo (Orfeo ed Euridice de Gluck, dans la version de Parme de 1769), un personnage qu’elle a déjà incarné sur plusieurs grandes scènes internationales. La célèbre cantatrice ne cherche pas à faire une démonstration de beau chant, privilégiant plutôt la douleur, la violence du désespoir et l’incarnation théâtrale, avec une interprétation d’une grande intensité dramatique, où chaque mot semble chargé de sens et où l’on admire sa capacité à passer de la tendresse à la fureur. L’Euridice de Mélissa Petit se révèle un contrepoint idéal, avec sa voix lumineuse et souple et ses splendides aigus filés, sans parler de son sens dramatique, campant un personnage émouvant et fragile. Par contraste, son Amore est particulièrement mutin et enjoué. A la tête des Musiciens du Prince, Gianluca Capuano fait de l’orchestre un acteur du drame à part entière, privilégiant les contrastes, les couleurs, les ruptures de tempo et une véritable dramaturgie orchestrale. Un régal pour les oreilles !


Le site du Festival de Lucerne



Claudio Poloni

 

 

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