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Rusalka vue par Robert Carsen : l’éternel retour Paris Opéra Bastille 05/02/2026 - et 5, 8, 11*, 14, 17, 20 mai 2026 Antonín Dvorák : Rusalka, opus 114, B. 203 Nicole Car (Rusalka), Dimitry Ivashchenko (L’Esprit du lac), Jamie Barton (Jezibaba), Sergey Skorokhodov (Le Prince), Ekaterina Gubanova/Alisa Kolosova* (La Princesse étrangère), Florent Mbia (Le garde forestier, La voix d’un chasseur), Seray Pınar (Le garçon de cuisine), Margarita Polonskaya, Maria Warenberg, Noa Beinart (Nymphes)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, Alessandro Di Stefano (chef des chœurs), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Kazushi Ono (direction musicale)
Robert Carsen (mise en scène, lumières), Michael Levine (décors, costumes), Peter Van Praet (lumières), Philippe Giraudeau (chorégraphie), Eric Duranteau (création vidéo)
 (© Vincent Pontet/Opéra national de Paris)
La première fois, c’était en 2002. Des reprises avaient, en 2005, en 2015 et en 2019, ressuscité l’émerveillement. Il se renouvelle aujourd’hui. Cette Rusalka revisitée par Robert Carsen n’a pas pris la moindre ride et a désormais accédé au rang de classique de la mise en scène. Gaston Bachelard aurait pu la signer : il s’agit bien, ici, de l’eau et des rêves. Des illusions plutôt, de l’incommunicabilité entre l’ondine et le prince... jusqu’à la fin, dont le metteur en scène dépasse le tragique : le couple semble alors se former, sans que l’on sache si c’est dans la mort ou dans la vie. L’Ondin se lamente en vain, Rusalka sort de l’enfance, le drame œdipien se dénoue. Dans la chambre, plus d’effet de miroir, qui était au cœur de la production et culminait au II, quand la Princesse étrangère, à laquelle le Prince ne s’unissait pas davantage, devenait le sosie d’une Rusalka rêvant en vain de s’identifier à elle sur une scène où tout se dédoublait. Carsen charge sa production de symboles, mais reste fidèle à la trame narrative, à la vérité du mythe aussi – en réalité, elle la révèle. L’abstraction du décor design évite la chute du conte dans le fait divers, comme à Munich où, huit ans plus tard, Martin Kusej fera de Rusalka une seconde Natascha Kampusch. Le spectacle du Canadien est d’une fascinante beauté, notamment grâce à la magie des lumières, mais il n’émousse en rien la tension du théâtre.
Côté musique, le compte y est, malgré quelques faiblesses. On peut certes rêver Prince moins monolithique et plus nuancé que Sergey Skorokhodov, mais il assure d’une voix homogène et bien conduite – on ne lui reprochera pas d’esquiver le contre‑ut du duo final alors que beaucoup s’en dispensent. Si Jamie Barton pèche par des registres dessoudés et une projection parfois modeste, cela ne nuit pas trop à une Jezibaba fortement caractérisée. On salue, après la reprise de 2015, le retour de l’Ondin majestueux, à la fois tutélaire et menaçant, de la superbe basse de Dimitry Ivashchenko. Alisa Kolosova incarne une Princesse étrangère à la perversité altière, son mezzo affronte crânement un rôle qui ressortit plutôt au soprano dramatique – le contre‑ut reste d’ailleurs un peu tiré. Saluons aussi des membres de la Troupe lyrique de l’Opéra : Garde forestier impeccable de Florent Mbia, Marmiton non moins impeccable de Seray Pınar, à l’aigu rayonnant, Première Nymphe charmeuse de Margarita Polonskaya.
Mais la soirée aurait beaucoup moins d’attrait sans la Rusalka de Nicole Car. Trouvera‑t‑on un peu mûre sa voix de grand lyrique, à la chair généreuse ? Attendait‑on plus de clarté liquide, plus de fraîcheur adolescente ? Les formats trop légers peinent lorsque viennent, au II, les élans de « O marno », ou, au III, ceux de « Jde z tebe hruza » – sur un Allegro feroce et molto appassionato. Elle les assume, sans que la ligne se brise ni que le souffle faiblisse. Et le célèbre hymne à la lune ou le monologue introductif du IV séduisent par la beauté délicate du phrasé, que favorise la souplesse de l’émission. Cette Rusalka suffirait à justifier la reprise du spectacle, comme la direction de Kazushi Ono, pas entendu à Bastille depuis Le Roi Roger de 2009. Lecture généreuse, très lyrique et très unitaire, à la fois théâtrale et poétique, ravivant les couleurs chaudes de l’orchestre de Dvorák.
Didier van Moere
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