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Igor Levit, poète de l’ailleurs Paris Philharmonie 04/13/2026 - et 9, 10, 11 (Roma), 14 (Bruxelles), 15 (Köln), 17 (Baden‑Baden), 18 (Frankfurt) avril 2026 Johannes Brahms : Concerto pour piano n° 1, opus 15
Edward Elgar : Variations « Enigma », opus 36 Igor Levit (piano)
Orchestra dell’Academia Nazionale di Santa Cecilia, Daniel Harding (direction)
 I. Levit (© Peter Rigaud)
Singulier, dérangeant, fascinant Igor Levit. Joue‑t‑il le Premier Concerto de Brahms ? Joue‑t‑il même un concerto ? Il déploie plutôt un journal intime, comme si le Brahms des derniers opus se tapissait déjà dans l’Opus 15, à travers ce jeu presque uniformément mordoré, aux couleurs d’une étrangeté automnale, mais aux nuances infinies, pour une partition en général associée à une fougue conquérante. Aucun étalage de puissance, aucun corps à corps avec l’orchestre – le son, pourtant, se projette et le clavier ne se trouve qu’assez rarement couvert. Pour le pianiste, qu’on croirait venu tout droit d’un roman de Dostoïevski, le concert semble relever d’une expérience spirituelle, de la célébration de quelque mystère, tant il semble vivre la musique autant que la jouer. Le musicien se mue en officiant. Autant dire qu’il prend le contrepied – provocation ou conviction, les avis divergent – de la tradition et qu’il nous bouscule, invalidant toute comparaison : il nous conduit dans un ailleurs – comme il le fait avec l’Intermezzo en la majeur opus 118 n° 2 donné en bis. Provocation ou conviction ? Certains s’agacent de cette façon de pivoter sur son tabouret, de jouer quelque partition imaginaire quand le piano ne l’appelle pas... Mais comment résister à cet Adagio qu’on dirait prière, à ce Rondo fantasque ? Qu’on ne s’y trompe pas pour autant : ce piano, quand la partition le veut, ne manque pas de fermeté, notamment quand, dans le Maestoso initial, revient le Tempo I après le Poco più moderato, et le Rondo démarre avec une vigueur affirmée. Quoi qu’il en soit, on succombe ou on regimbe.
Il faut ici, pour que cela fonctionne, pour que le pianiste ne donne pas l’impression d’un vagabond solitaire – autiste, protesteraient ses détracteurs –, un orchestre aux souplesses félines, aux sonorités fondues, à la fluidité transparente : c’est ce que lui offre Daniel Harding, qui a porté celui de l’Académie Sainte-Cécile à un niveau que n’atteignait pas Antonio Pappano. On n’avait donc rien à craindre des Variations « Enigma » d’Elgar. Chef et orchestre en offrent une lecture euphorique, au lyrisme généreux, sans le moindre didactisme – écueil qui guette les variations pour orchestre. Les coutures n’apparaissent jamais, la partition se déplie en un flux continu, rigoureusement construite. On sent que le chef s’abandonne à cette musique – aidé peut‑être par des musiciens latins qui l’incitent à respirer. Il sait jusqu’où ne pas aller : « Nemrod », où beaucoup s’alanguissent, voire racolent, ne déborde pas de son lit. En bis, toujours d’Elgar, un Salut d’Amour aux rubatos enjôleurs.
Didier van Moere
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