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En état de choc

Lyon
Auditorium Maurice Ravel
04/13/2026 -  
Franz Schubert : Sonate en sol majeur « Fantaisie », D. 894, opus 78
Frédéric Chopin : Mazurkas, opus 33 n° 4, opus 41 n° 2 et opus 63 n° 2 – Prélude en ut dièse mineur, opus 45 – Sonate pour piano n° 2 en si bémol mineur, opus 35

Arcadi Volodos (piano)


A. Volodos (© Marco Borggreve)


Les grands virtuoses vivent dans un monde à part et suivent des logiques qui échappent au vulgaire : alors qu’il s’apprête à publier, après sept ans de silence discographique, un enregistrement de la Sonate en ré majeur D. 850 de Schubert, Arcadi Volodos était annoncé initialement dans la Sonate en si bémol majeur D. 960 , qui devait prendre place en seconde partie après un ensemble Chopin. Faisant mentir le programme de salle, il choisit finalement de reprendre le programme donné à Vienne quelques jours plus tôt : les pièces de Chopin glissent après l’entracte, et c’est une troisième grande sonate de Schubert qui occupe la première partie, la Sonate en sol majeur. Ce changement de dernière minute est plutôt bienvenu : la Sonate D. 894 est moins rebattue, mais tout aussi sublime que la D. 960, et il semble plus cohérent d’attendre la seconde partie pour découvrir comment un artiste de cette trempe entend aborder la musique de Chopin, qu’il commence tout juste à jouer en public.


Il est captivant d’entendre Volodos remettre sur le métier la Sonate en sol majeur vingt‑cinq ans après un disque avec lequel il tournait résolument le dos à une carrière de virtuose clinquant pour commencer à devenir le musicien sensible et profond qu’il est aujourd’hui. Par rapport au manifeste artistique de 2001, la conception n’a pas fondamentalement changé, dans un équilibre impressionnant entre maîtrise instrumentale et quête du « pas » schubertien au fil des longues déambulations poétiques de la sonate ; la vision a cependant gagné en raffinement sonore et en subtilité expressive. Dès les premiers accords du Molto moderato e cantabile, la sonorité éblouit par son moelleux et sa densité, dans un pianissimo de rêve. Volodos conduit ce vaste mouvement dans une atmosphère onirique, guidant l’auditeur à travers les ruptures, les recommencements et les ressassements de cette « fantaisie », qui avance pourtant de manière inexorable. Si les crescendos sont construits avec une précision fanatique et les silences habités avec exaltation, quelques préciosités rompent brièvement l’enchantement – là un trait qu’on aimerait moins piqué, ici un phrasé quelque peu terre à terre. Elles disparaissent néanmoins au fil de ce parcours dans les grands espaces, où Volodos semble s’engager de plus en plus, jusqu’à une seconde acmé qui fait gronder le piano, puis une coda qui s’évanouit avec mystère. Les trois mouvements suivants, enchaînés dans une seule coulée sonore, donnent à entendre un pianiste totalement investi par le discours musical. C’est avec une lucidité de chaman qu’il marque le contraste entre les deux thèmes de l’Andante, puis celui d’un menuet joué quasi all’ungarese, et d’un trio merveilleusement chantant en ses effets d’écho. Dans le final Allegretto, le Wanderer se met en marche selon un tempo idéal, l’esprit joyeux en apparence, mais l’inquiétude au cœur – « Il n’y a que les routes pour calmer la vie » écrivait Roger Nimier, dans une formule étonnamment schubertienne. Et Volodos entraîne l’auditoire au long de cette dernière étape, jusqu’à l’énigme des ultimes interrogations qui précède le silence.


Pendant l’entracte, on se dit que le récital pourrait s’arrêter là, tant cette immense sonate laisse en état de choc et convoque le souvenir d’un autre mage schubertien, Radu Lupu. La seconde partie vient pourtant et projette dans une atmosphère non moins intense et captivante, tant on est curieux d’entendre Volodos dans ses premières interprétations publiques de Chopin. Dans les trois mazurkas, il dose au millimètre ses effets, soulignant l’élément lyrique plutôt que la suggestion de la danse, la mélancolie plutôt que le pittoresque, la beauté plastique plutôt que la rage qu’y entendait Schumann. Le Prélude opus 45 marque davantage : en ses murmures, ses accents plaintifs et ses teintes bleutées de do dièse mineur, il ouvre un vaste portique sur son propre mystère, beau et abstrait comme une toile de Chirico. Si cette pièce énigmatique ne prélude qu’à elle-même, elle mène ici de manière parfaite vers la Deuxième Sonate, débutée quasi attaca. Tout au long des quatre mouvements, Volodos exalte dans sa lecture ce « Poème de la Mort » qu’y voyait Cortot. Dans le premier mouvement, le clavier s’embrase et se pare désormais des teintes rougeoyantes de l’incendie, pour mieux contraster avec le piano e sostenuto qui suit ; au fil du développement, c’est pourtant la véhémence et la virtuosité ardente qui boute le feu à l’ensemble de ce Doppio Movimento. Cette approche puissamment expressionniste anime aussi le Scherzo, où une danse macabre frénétique alterne avec la mélodie à la fois aguichante et blafarde du trio – le chant spectral d’une fiancée défunte ? La Marche funèbre est prise à un rythme très lent : à la déclamation puissante de la main droite et aux roulements de tambour de la main gauche, répond la mélodie nocturne du second thème, dont la déploration s’allonge à chaque reprise et où chaque note est détachée avec une éloquence stupéfiante par les doigts de Volodos, jusqu’à ce que le glas ne revienne heurter l’auditeur, avant de disparaître dans un lointain lourd de menaces. Au‑dessus de cette désolation, vient enfin planer le fantomatique Presto, chargé d’électricité et de frissons.


Comme au terme de la sonate de Schubert, mais pour des raisons totalement différentes, on ressort sonné de cette interprétation saisissante. Les bis apportent une détente bienvenue, avec l’Intermezzo opus 117 n° 1 de Brahms, déclamé avec franchise et simplicité, « berceuse de [nos] douleurs » consolatrice après tant de noirceur, puis le Troisième Moment musical de Schubert, dont la Gemütlichkeit est idéalement traduite. Avec son adaptation de la Malaguena du compositeur cubain Lecuona, Volodos rappelle quel virtuose spectaculaire il peut être et se fait plaisir – à nous, un peu moins. La Sicilienne de Bach lui permet de prendre congé plus en douceur, et de déployer une dernière fois la magie de sa sonorité.



François Anselmini

 

 

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