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Rachmaninoff au plus haut Paris Philharmonie 03/11/2026 - et 12 mars 2026 Serge Rachmaninoff : Morceaux de fantaisie, opus 3 : 2. Prélude en ut dièse mineur (orchestration Henry Wood) – Concerto pour piano n° 2, opus 18 – Symphonie n° 2, opus 27 Yunchan Lim (piano) Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä (direction)
 Y. Lim (© Shin-joong Kim)
Il était trop célèbre pour ne pas être orchestré. Stokowski n’y résista pas. Henry Wood, le fondateur des Prom’s, non plus – la comparaison est d’ailleurs passionnante. Grand orgue, cuivres majestueux, timbales menaçantes, cordes effusives, tout le grand orchestre fin de siècle est là, généreusement déployé, mais plus compact moins inventif, moins narratif que celui de Stokowski. Dommage que le programme de salle, qui nous ressert la présentation d’une page archiconnue, ne souffle mot de Wood, grande figure de la vie musicale anglaise, ni de son arrangement.
Il y a deux ans, Yunchan Lim nous avait laissé froid dans ce Deuxième Concerto de Rachmaninoff. Cette fois il nous a conquis, presque dès les accords initiaux, où le creusement du son, la maîtrise de la dynamique et de la couleur, la profondeur du toucher, en imposent. Eblouit ensuite la virtuosité de l’elfe coréen alors que la pâte garde toute sa densité, avec des aigus magnifiquement timbrés – on dirait parfois des clochettes. Dans le mouvement lent, fait merveille l’alliance de la générosité du chant, de la clarté du jeu et de l’authenticité de l’émotion – il lui impose heureusement les limites au‑delà desquelles Rachamninoff dégouline en sirop. Si son piano peut être grandiose, il sait musarder, devenir fantasque, mutin même, comme au début du final, vraiment scherzando. L’entente avec le jeune Finlandais s’est aussi approfondie, l’orchestre, luxuriant mais toujours très souple, ne couvre presque pas le piano, les deux font corps : entend‑on finalement un concerto ou une symphonie concertante ? Le premier bis est un arrangement très nostalgique, dû au pianiste, de Kapriznaja de Piotr Leszczenko, chansonnier russe qui serait aujourd’hui ukrainien et s’était établi en Roumanie où il mourut au fond des geôles de Ceaucescu – tout un symbole. Pas moins nostalgique l’Andante de la Troisième Sonate de Scriabine.
Peut-être, dans le Concerto, Mäkelä anticipait-il déjà la Deuxième Symphonie. Elle est encore très tchaïkovskienne de forme, en mi mineur comme la Cinquième de l’aîné, qui a aussi, quelques années auparavant, marqué la Symphonie du Polonais Karlowicz, et d’esprit. Le grand déchaînement du mouvement initial rappelle beaucoup l’œuvre du Russe – Francesca da Rimini entre autres. Assez longue, assez compacte, elle exige du chef une maîtrise souveraine du temps musical et de l’écheveau polyphonique. Deux qualités par lesquelles s’impose d’emblée le Finlandais : aucun empois dans les effets de masse, aucun temps mort dans un flux dont la continuité est remarquablement préservée jusqu’à la fin de l’œuvre, où tout s’enchaîne – on a depuis longtemps remarqué chez lui un sens aigu de la construction. Le Scherzo, implacablement fouetté, aux allures de chevauchée fantastique, chauffe à blanc la virtuosité de l’orchestre avant que l’Adagio ne déploie les sortilèges de son lyrisme intense et capiteux en un entrelacs de lignes subtilement dessinées – toute la science de l’orchestre de Rachmaninoff se lit ici à livre ouvert, jusqu’à l’extinction de la fin. L’Allegro vivace est giration, rebond, animé d’une fougue jubilatoire et dionysiaque, avec un orchestre en état d’ivresse. Mémorable concert.
Didier van Moere
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