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Le « Printemps du piano » éclot à Lausanne Lausanne Théâtre de Beaulieu 03/04/2026 - et 5* mars 2026 Béla Bartók : Danses populaires roumaines pour petit orchestre, Sz. 68
Francis Poulenc : Concerto pour deux pianos en ré mineur
Felix Mendelssohn : Symphonie n° 4 en la majeur « Italienne », opus 90 Katia et Marielle Labèque (piano)
Orchestre de Chambre de Lausanne, Kristiina Poska (direction)
 (© humansproject.ch)
Le printemps n’est pas encore arrivé – sur le calendrier du moins – que l’Orchestre de Chambre de Lausanne (OCL) vient de lancer son premier « Printemps du piano ». Ce mini‑festival axé sur le clavier verra défiler Mao Fujita sous la baguette de Christoph Eschenbach, lui‑même pianiste et invité régulier de la formation, Nelson Goerner sous la direction de Michele Spotti et enfin Igor Levit avec Renaud Capuçon, directeur artistique de l’OCL.
L’affiche du premier concert du « Printemps du piano » a réuni Katia et Marielle Labèque ainsi que Kristiina Poska, cheffe estonienne qui venait diriger l’OCL pour la troisième fois. Le programme était conçu comme un voyage en Europe, avec en ouverture de soirée les Danses populaires roumaines de Bartók, illustrant la quête d’indépendance hongroise à travers la musique folklorique de Transylvanie au début du XXe siècle, puis le Concerto pour deux pianos de Poulenc, créé dans le Paris des années 1930, reflet de l’effervescence culturelle de l’entre-deux-guerres, et pour terminer la Quatrième Symphonie de Mendelssohn, évoquant une Italie lumineuse et joyeuse, bref printanière !
Pour le public lausannois, la présence des sœurs Labèque était l’événement phare de ce concert, d’autant que le Concerto pour deux pianos de Poulenc est en quelque sorte leur ouvrage signature, un ouvrage composé en un temps record durant l’été 1932, commande de la princesse de Polignac ; il illustre à merveille le style « moine et voyou » du musicien, mêlant une élégance toute française à des influences hétéroclites, du gamelan balinais au classicisme de Mozart. Katia et Marielle Labèque ont une nouvelle fois prouvé leur fusion artistique totale dans cette œuvre. Leur interprétation a été marquée par une virtuosité époustouflante et une complicité quasi télépathique. Leur jeu a donné l’impression d’un instrument unique à vingt doigts, particulièrement dans les passages de « percussions » sèches imitant le gamelan du premier mouvement. Elles ont su rendre toute la saveur ludique, l’ironie ainsi que les contrastes abrupts de la partition, passant sans transition de la rêverie mélancolique et de la douceur extrême du Larghetto à l’humour cinglant du Finale, qui a été une démonstration de virtuosité époustouflante. Les deux solistes ont joué avec une aisance déconcertante, leur plaisir était palpable, transformant l’ouvrage en une conversation pétillante et pleine d’esprit. Tout au plus pouvait‑on regretter un son plutôt étouffé par rapport à l’orchestre et quelques hésitations dans les passages virtuoses, en raison de tempi extrêmement rapides qui ont sacrifié la précision des articulations, à moins qu’il s’agisse de fatigue, les pianistes ayant joué cet ouvrage très éprouvant deux soirs de suite.
Initialement composées pour piano solo, les six courtes pièces formant les Danses populaires romaines sont le fruit des recherches ethnomusicologiques de Bartók en Transylvanie. L’orchestration réalisée en 1917 sublime les mélodies traditionnelles (notamment de violon et de fifre) par une palette sonore moderne et incisive. L’OCL a abordé ces miniatures avec une rusticité assumée et une précision métronomique. Les cordes ont impressionné par leur jeu nerveux, capturant l’essence du folklore avec des accents tranchants. Il convient aussi de mentionner les interventions des bois, notamment de la flûte et de la clarinette, qui ont su imiter les instruments populaires évoqués par Bartók. Kristiina Poska a évité tout sentimentalisme, privilégiant des tempi vifs et une articulation sèche qui ont rendu justice au modernisme de l’œuvre.
Véritable carnet de voyage musical, la Quatrième Symphonie de Mendelssohn est née de l’enthousiasme du compositeur lors de son Grand Tour en Italie. Elle capture la lumière et la vitalité du pays, se concluant par un Saltarello effréné. La lecture de Kristiina Poska s’est caractérisée par une transparence totale, où chaque ligne est restée parfaitement lisible. Dans l’Allegro vivace initial, l’attaque des violons a été exemplaire de légèreté. Les cors ont apporté cette lumière dorée si caractéristique du voyage italien de Mendelssohn. Dans le pèlerinage du deuxième mouvement, l’orchestre a su instaurer une atmosphère de marche recueillie, avec un équilibre subtil entre les bois et les cordes graves, évitant toute lourdeur. Le Saltarello final a été le moment de bravoure de la soirée. La précision des staccati de l’ensemble de la formation à une vitesse effrénée a montré la cohésion technique actuelle de l’OCL. Kristiina Poska a maintenu une tension dramatique constante jusqu’à l’accord final. Un premier concert qui est de bon augure pour la suite du « Printemps du piano » de l’OCL.
Claudio Poloni
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