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Ariane, enfin : quel bonheur !

Madrid
Teatro Real
01/26/2026 -  et 31 janvier, 5, 11, 15, 20 février 2026
Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue
ianluca Buratto (Barbe-Bleue), Paula Murrihy (Ariane), Silvia Tro Santafé (La nourrice), Aude Extrémo (Sélysette), Jaquelina Livieri (Ygraine), Maria Miró (Mélisande). Renée Rapier (Bellangère), Raquel Villarejo Hervás (Alladine), Luis López Navarro (Un vieux paysan), José Angel Florido, Nacho Ojewda (Paysans)
Coro Titular del Teatro Real (Coro Intermezzo), José Luis Basso (chef de chœur), Orquesta Titular del Teatro Real (Orquesta Sinfónica de Madrid), Pinchas Steinberg (direction musicale)
Alex Ollé (mise en scène), Alfons Flores (décors), Josep Abril Janer (costumes), Urs Schönebaum (lumières)


P. Murrihy (© Javier del Real/Teatro Real)


Quel bonheur, assurément : Ariane et Barbe-Bleue, créé à l’Opéra‑Comique en 1907, est désormais à l’affiche à Madrid pour six représentations. On l’a vu au Gran Teatre del Liceu de Barcelone, ce dont témoigne un DVD. Après un projet manqué pour 2004, cette production allait être créée au Teatro Real durant la saison 2020‑2021, en coproduction avec l’Opéra de Lyon. La pandémie l’a empêché, mais nous pouvons enfin voir cet opéra, dont la musique, d’une beauté sublime, n’est pas souvent jouée, ni en France, pays du compositeur, ni en Belgique, pays du librettiste. Même si les choses sont un peu en train de changer – mais seulement un peu.


L’approche esthétique de Dukas pour son Maeterlinck est clairement antinomique de celle de Debussy dans Pelléas et Mélisande. Dukas est au cœur du courant, propre à son époque, de l’interaction tendue entre la scène (ici, avec la présence imposante de l’héroïne) et la fosse d’orchestre. Et Debussy était opposé aux tensions permanentes. Chez Dukas, il y a une symphonie constante, une ligne implacable, une tension ininterrompue. Il n’y a pas d’action dramatique à proprement parler, mais une situation dramatique un peu trop évidente. C’est là que réside la faiblesse de l’œuvre, dans le livret à thèse de Materlinck. Car le symboliste de Pelléas, qui puise des personnages féminins dans ses autres pièces et poèmes, serait devenu un auteur de paraboles à portée morale. Ce livret a toutefois manifestement influencé Béla Balázs, auteur de celui du Château de Barbe‑Bleue, mis en musique par Béla Bartók : on le voit surtout dans le fait que les femmes ne sont pas mortes et dans la succession des portes. L’erreur de Maeterlinck – on peut, avec le recul, la considérer comme telle – mériterait une explication trop détaillée pour être abordée ici. Par exemple, la présence de Mélisande semble lever le voile sur le mystère de ce personnage dans l’opéra de Debussy : peut‑être une vengeance mesquine, Georgette Leblanc, l’épouse de Maeterlinck, n’ayant pas créé le rôle de Mélisande en 1902. Il faut également souligner qu’entre symbole et morale, se déploie tout un univers esthétique, un tout autre niveau, au détriment de la pure parabole. Un livret qui n’est pas vraiment digne de l’auteur de L’Intruse, Les Aveugles, Pelléas...


Par ailleurs, il est essentiel de reconnaître avant tout l’immense contribution de Dukas, plus proche du postwagnérisme et de Richard Strauss, voire d’Ernest Chausson et son Roi Arthus, un formidable musicien mort trop tôt, que de toute autre école. Son Ariane est une explosion sonore, une musique qui s’épanouit, qui semble inépuisable. Il convient également de noter, comme Dukas le savait pertinemment, qu’on ne peut être wagnérien sans faire de compromis, sous peine de tomber dans l’imitation excessive. Toutefois, l’influence de Wagner étant incontournable, la voie la plus judicieuse consiste à se rallier à l’une des propositions postwagnériennes, qui s’intéresseraient davantage au rapport entre la mélodie et la musique symphonique de la fosse qu’à la présence de leitmotivs.


Heureusement, la mise en scène proposée ne contredisait pas la séquence, et l’aventure d’Ariane demeurait compréhensible, malgré la tentative de nous endoctriner avec ce féminisme que beaucoup d’entre nous partagent et qu’il n’est pas nécessaire d’afficher. Ariane tire son nom de la femme qui offrit à Thésée le fil du labyrinthe, et finalement, elle se retrouva bloquée à Naxos : méprisée par un héros mortel et aimée d’un dieu – n’est‑ce pas là l’essence même du mythe ? L’Ariane de Dukas porte elle‑même le fil, pour ainsi dire : elle est prête au combat. Et toutes ses répliques sont une défense, une affirmation, souvent agressive (à juste titre), parfois excessive et trop verbale. La vérité est que cette héroïne venue avec la détermination de libérer cinq prisonnières – les anciennes épouses de Barbe‑Bleue – développe une ligne mélodique interminable, épuisante pour la mezzo, troublante pour le spectateur, un malaise qu’il faut accueillir avec joie car il s’agit d’un opéra, d’un chant où tout monte en puissance jusqu’à un point culminant, puis un autre, et encore un autre... Et là, nous avons eu la récompense d’une performance magnifique et inépuisable, un développement qui semble sans fin dans l’impressionnante voix de la mezzo‑soprano irlandaise Paula Murrihy (Didon de Berlioz, le Renard de Janácek), héroïne elle‑même, tout comme son personnage.


Le manque d’action, avec peu de rebondissements (à l’exception de l’arrestation de Barbe‑Bleue au troisième acte), est largement compensé par la complicité entre Murrihy et l’orchestre foisonnant de Pinchas Steinberg, artisan d’une œuvre monumentale et d’une réussite artistique éclatante, avec un orchestre en pleine forme. Steinberg avait déjà signé deux triomphes artistiques de premier ordre dans ce théâtre : La Femme sans ombre et La Ville morte. A présent, à un âge avancé, il semble s’être surpassé ; un grand maître au service d’une expérience lyrique et dramatique splendide.


La mise en scène déconcerte parfois, notamment lorsqu’elle transforme les paysans en colère en convives au festin de noces. Ce sont les mêmes paysans qui, comme dans Pelléas, hantent Maeterlinck et sont prêts à prendre d’assaut le château. Barbe‑Bleue n’a que quelques répliques au premier acte ; au troisième, on ne sait même plus s’il s’agit du même chanteur ou d’un acteur – il est prisonnier, ligoté, silencieux, blessé.


La direction d’acteurs (ou plutôt d’actrices) est remarquable : c’est la caractérisation des femmes entourant l’exploit d’Ariane qui est particulièrement réussie. Par exemple, la Nourrice, rôle secondaire au sens strict du terme, puisqu’elle disparaît dès qu’Ariane trouve d’autres soutiens (elle une suivante), est incarnée avec une grande justesse par la mezzo‑soprano valencienne Silvia Tro Santafé, qui développe avec brio une longue séquence vocale face à l’héroïne. On peut en dire autant, si l’attention que requiert cet opéra ne nous fait pas défaut, de la caractérisation des voix des épouses emprisonnées : la mezzo‑soprano Aude Extrémo, dans le rôle de Selyssette, la voix principale des captives, remplace la Nourrice par un équilibre parfait entre bravoure et soumission. Jaquelina Livieri, Maria Miró et Renée Rapier forment un ensemble parfaitement intégré. N’oublions pas le rôle muet, parfois paniqué, d’Alladine, tenu par l’actrice Raquel Villarejo Hervás, qui a déjà joué dans ce théâtre, si ma mémoire est bonne. La mise en scène ajoute des acteurs et, surtout, des actrices à la grande fête de la liberté, même si elle se termine par l’acceptation volontaire de la servitude (le très jeune Etienne de La Boétie n’est pas loin, tout comme Erich Fromm et tant d’autres).


Mais il y a des moments où nous avons la chance qu’un grand miroir sans glace nous permette d’accéder à l’intimité des femmes, comme lorsqu’Ariane les nomme et les dessine une à une. La mise en scène d’Alex Ollé (La Fura dels Baus) et les décors d’Alfons Flores créent un magnifique manoir où se déploie cette histoire de terreur (l’horreur incluant, entre autres, la pédagogie), où cette terreur est dissimulée par la splendeur. Un voyage des ténèbres à la lumière, un aller‑retour... ?


Quel dommage pour le livret (il y en a de pires, et de nombreux), quelles belles voix, quel spectacle magnifique, quel orchestre pénétrant dans chaque recoin de chaque siège, quel triomphe pour Steinberg et Murrihy. Cette Ariane est‑elle bouleversante ? Je dirais que oui. C’est un de ces spectacles qui font honneur à un théâtre, à un projet comme celui du Teatro Real.



Santiago Martín Bermúdez

 

 

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