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Heliane : un défi rendu viable

Strasbourg
Opéra national du Rhin
01/21/2026 -  et 24, 27, 29 janvier, 1er février 2026
Erich Wolfgang Korngold : Das Wunder der Heliane, opus 20
Camille Schnoor (Heliane), Josef Wagner (Le Souverain), Ric Furman (L’étranger), Kai Rüütel‑Pajula (La messagère), Damien Pass (Le geôlier), Paul McNamara (Le juge porte‑glaive), Massimo Frigato (Le jeune homme), Glen Cunningham (Premier juge), Thomas Chenhall (Deuxième juge), Michal Karski (Troisième juge), Pierre Romainville (Quatrième juge), Eduard Ferenczi Gurban (Cinquième juge), Daniel Dropulja (Sixième juge), Nicole van den Berg (L’ange)
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Hendrik Hass (chef de chœur), Orchestre philharmonique de Strasbourg, Robert Houssart (direction musicale)
Jakob Peters-Messer (mise en scène), Guido Petzold (décors, lumières, vidéo), Tanja Liebermann (costumes), Nicole van den Berg (chorégraphie)


(© Klara Beck)


Il faut oser programmer Das Wunder der Heliane de Korngold, même si le projet paraît difficile, voire impossible, car le retour sur investissement est en fait toujours assuré. L’ouvrage impressionne, certes, par les moyens qu’il requiert : immense symphonie avec voix, somptueusement orchestrée et chamarrée, véritable apothéose d’un post‑romantisme qui jette ici ses derniers feux. Mais après tout, il y a encore quarante ans, plus personne ou presque ne connaissait un certain Erich Wolfgang Korngold, et il fallait se rendre à Berlin pour espérer voir la seule production en état de marche de La Ville morte, opéra qui appartient pourtant aujourd’hui au répertoire courant.


En sera-t-il de même un jour pour Le Miracle d’Héliane ? Ce n’est pas impossible, car si le gabarit d’une telle œuvre est certes lourd, son irrésistible inspiration mélodique et sa puissance émotionnelle, voire sa paradoxale facilité d’accès pour l’oreille, peuvent l’emporter très loin. Après tout, c’est à l’Opéra du Rhin qu’avait été donnée en 2001 la première française de La Ville morte. Et exactement vingt‑cinq ans plus tard, c’est à nouveau Strasbourg qui accueille la première française du Miracle d’Héliane. Serait‑ce un signe ?


En tout cas, cette soirée est aussi l’occasion d’attirer l’attention sur une nouvelle version de l’ouvrage : une réduction pour orchestre « moyen », due au chef et arrangeur britannique Fergus McAlpine. La compression part d’un effectif d’au moins cent dix musiciens – quatre flûtes, trois hautbois, quatre clarinettes, sept ou huit percussionnistes, quatre parties originales de clavier (piano, célesta, orgue et harmonium), sans compter une profusion de cuivres hors scène –, tout un dispositif pléthorique, habilement réduit, redistribué, réaménagé... Ce qui signifie que des théâtres plus modestes peuvent désormais se lancer dans des productions d’un ouvrage devenu logistiquement plus viable. On notera aussi que les ayants droit de Korngold ont autorisé sans réserve cette nouvelle version, ce qui sert évidemment aussi leur intérêt si elle contribue à assurer, après La Ville morte, une diffusion bien plus large à ce nouveau succès potentiel.


Pour l’Opéra national du Rhin, la prise de risque était de toute façon limitée, puisqu’il s’agit ici de remonter une production venue d’ailleurs, spectacle créé en 2003 à la Nederlandse Reisopera, structure légère basée à Enschede, aux Pays‑Bas, dont les productions sont appelées à tourner dans de nombreuses salles différentes, avec l’impératif de n’être ni trop complexes à déplacer ni d’un format démesuré. Un cahier des charges incompatible avec le gabarit de l’Héliane originale, d’où l’idée de la cure d’amaigrissement confiée à Fergus McAlpine, spécialement pour cette occasion.


Certes, Héliane n’est pas réputée difficile seulement parce que la monter coûte une fortune. Le sujet, et plus encore le statisme avec lequel il est traité, pose aussi des problèmes. Curieuse histoire médiévale d’ordalie, où il est question d’un souverain affectivement apathique, régnant sur un royaume où toute forme de joie paraît séditieuse, aux côtés d’une épouse d’une beauté irréelle. Mariage non consommé, pays morne et résigné, ordre social contraint tout à coup perturbé par l’arrivée d’un jeune étranger venu de nulle part et doté d’une aura ouvertement messianique... On pense immédiatement à une série d’autres ouvrages d’époque, aux livrets non moins contournés, voire marqués par une obsession récurrente pour la chair : Schreker, Rudi Stephan, Szymanowski, voire Richard Strauss. Un monde débordant de miasmes freudiens jouissivement brassés, à gérer en l’état. Pour un metteur en scène, le champ est à la fois ouvert et totalement miné.


Très bon spécialiste de ce répertoire, Jakob Peters‑Messer négocie ces difficultés avec des stratagèmes typiquement allemands : un Regietheater pur jus, mais heureusement, à quelques détails dérangeants près, dépourvu de trouvailles douteuses ou farfelues. Un décor dépouillé, mais tout de même plus poétique que la sempiternelle boîte en bois qui abritait la production de Loy et Leiacker à Berlin en 2018. Un espace clos, uniformément blanc, qui renvoie bien les voix, mais peut aussi servir de support à d’intéressantes projections et effets lumineux, diffractés par un plafond ondulé et recouvert de miroirs (Korngold était lui‑même particulièrement attentif à ces problèmes d’utilisation des éclairages à des fins dramatiques, au point de mentionner expressément dans la partition l’endroit où il souhaitait tel ou tel changement de climat). Au premier acte, l’Etranger emprisonné repose sur le lit chromé d’une prison aseptisée. Le deuxième se déroule dans une salle de tribunal moderne, envahie à la fin par une foule délibérément quelconque, attifée n’importe comment. Après la mort de l’Etranger, son corps est exposé au troisième acte sur une table bricolée à partir de palettes et de métal, devant une assemblée populaire clochardisée. Rien de vraiment beau, et même beaucoup d’aspects, osons le dire, très moches ; et pourtant, dramaturgiquement, on ne voit pas le temps passer.


Certainement pas du fait de l’ajout d’un personnage inédit, désigné ici comme un « ange », qui apporte une touche d’étrangeté supplémentaire, mais à la longue un peu répétitive. Silhouette chauve, encapuchonnée de gris, incarnée par la danseuse et chorégraphe Nicole van den Berg : gestuelle plus ou moins ample selon les moments, présence énigmatique qui commente l’action sans la clarifier, parfois véritablement dynamique, parfois simplement superflue.


Le vrai moteur de la soirée reste musical. Ce langage de Korngold qui pille tant d’autres compositeurs de l’époque, de Strauss à Schreker, en passant par Puccini, voire Lehár, et pourtant demeure constamment personnel, immédiatement identifiable. Des recettes, certes, mais si excellentes qu’on ne boude jamais son plaisir. Langage harmonique délicieusement immersif, récurrence obstinée de tonalités chargées en altérations (souvent fa dièse majeur), excursions chromatiques audacieuses, résolutions longuement retardées jusqu’au retour libérateur d’une consonance, en général rehaussée à cet instant précis par une percussion scintillante, qui fonctionne un peu comme les dorures sur un portrait de Klimt. Un cocktail irrésistible, concocté par un Orchestre philharmonique de Strasbourg qui devrait soigner davantage l’élégance de ses cuivres, mais se montre globalement à la hauteur de l’enjeu, sous la direction invariablement efficace de Robert Houssart. Quant à la réduction de Fergus McAlpine, force est de constater que, même si elle nous prive d’une certaine assise dans les passages les plus foisonnants, elle sonne dans l’ensemble très bien.


Remarquable affiche, appréciable non seulement vocalement, mais aussi physiquement. Idéal féminin, le rôle d’Héliane requiert, au moins dans une certaine mesure, une plastique en rapport. Conformément aux didascalies du livret, à Berlin, dans la mise en scène de Christof Loy, Sara Jakubiak y osait même un courageux et candide nu intégral. Ici, le dévoilement reste plus limité, mais l’élégance du maintien et la silhouette de Camille Schnoor s’avèrent remarquablement magnétiques, a fortiori pour une soprano qui doit se confronter à un véritable format de jugendlich-dramatisch. Projection, clarté du texte, aigus superbement lumineux et joliment suspendus : un véritable charme opère.


Attractivité symétrique pour Ric Furman, Heldentenor américain qui se produit beaucoup en troupe sur les scènes allemandes : physique svelte, véritable aura, émission droite et claire, à peine perturbée au troisième acte par un début de méforme hivernale que l’on espère passager. Comme à Berlin, Josef Wagner incarne un souverain à la fois insipide et torturé, équilibre difficile à trouver, avec un rien de manque de projection à déplorer ; de même, le Geôlier de Damien Pass pourrait avoir un peu plus de relief. Remarquable Messagère de Kai Rüütel‑Pajula, en dépit d’une mise en scène qui la cantonne à un rôle de secrétaire aigrie, emploi étriqué auquel elle parvient pourtant à donner beaucoup d’intensité. Très homogène brochette de sept juges masculins, et très généreux concours d’un Chœur de l’Opéra du Rhin peu avare en décibels, mais qui réussit à chanter juste des parties parfois très escarpées. Musicalement, une proposition de haut vol !


Salle aux deux tiers garnie en cette soirée de première, mais la chaleur de l’accueil du public à la fin laisse présager un meilleur remplissage ultérieurement. L’une des étapes décisives de la nouvelle carrière du Miracle d’Héliane, un siècle après sa création ? Ce n’est pas une hypothèse à écarter.



Laurent Barthel

 

 

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