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Le Maestro à la rose

Baden-Baden
Festspielhaus
06/29/2025 -  et 4*, 5*, 6* juillet 2025

29 juin 2025
Airs, ouvertures et intermezzi de Mozart, Massenet, Bizet, Gounod, Verdi, Mascagni, Puccini et Bernstein
Lisette Oropesa (soprano)
Orchestre Métropolitain de Montréal, Yannick Nézet‑Séguin (direction)


4 juillet 2025
Wolfgang Amadeus Mozart : Symphonie n° 40 en sol mineur, KV 550 – Requiem en ré mineur, KV 626 (version revue et complétée par Michael Ostrzyga)
Ying Fang (soprano), Emily D’Angelo (mezzo-soprano), Stanislas de Barbeyrac (ténor), Michael Volle (basse)
RIAS Kammerchor, Chamber Orchestra of Europe, Yannick Nézet‑Séguin (direction)


5 juillet 2025
Wolfgang Amadeus Mozart : Ridente la calma, KV 210a [152] – Als Luise die Briefe ihres ungetreuen Liebhabers verbrannte, KV 520 – Un moto di gioia, KV 579 – Das Lied der Trennung, KV 519 – An die Hoffnung, KV 340c [390] – Die betrogene Welt, KV 474 – Cantate « Die ihr des unermesslichen Weltalls Schöpfer ehrt », KV 619
Robert Schumann : Dichterliebe, opus 48 – Quatuor avec piano en mi bémol majeur, opus 47

Ying Fang (soprano), Stanislas de Barbeyrac (ténor), Michael Volle (baryton), Maria Wloszczowska (violon), Piotr Szumiel (alto), Richard Lester (violoncelle), Yannick Nézet‑Séguin (piano)


6 juillet 2025
Wolfgang Amadeus Mozart : Symphonie n° 41 en ut majeur « Jupiter », KV 551 – Messe en ut mineur, KV 417a [427] (édition Ulrich Leisinger)
Ying Fang (soprano), Emily D’Angelo (mezzo-soprano), Stanislas de Barbeyrac (ténor), Michael Volle (basse)
RIAS Kammerchor, Chamber Orchestra of Europe, Yannick Nézet‑Séguin (direction)


L. Oropesa, Y. Nézet‑Séguin (© Michael Gregonowits)


Quatrième édition déjà de La Capitale d’Eté, ce festival qui donne carte blanche à Yannick Nézet‑Séguin au Festspielhaus de Baden-Baden, avec une programmation étalée sur une longue semaine, et pour seul cahier des charges d’essayer de ne pas trop s’écarter d’un certain cadre romantique : celui des compositeurs ayant régulièrement fréquenté la ville thermale de Baden‑Baden au XIXe siècle.


Le chef canadien puise évidemment pour l’occasion dans son carnet d’adresses, que l’on sait bien fourni, et s’installe ici accompagné d’orchestres de renom. La présence cette année de l’Orchestre Métropolitain de Montréal pour deux concerts suscite cependant une relative curiosité, s’agissant d’une phalange sans doute moins renommée. En raison d’un conflit d’agenda, on n’a malheureusement pas pu assister au premier des deux concerts, très bien accueilli par le public (La Valse de Ravel, Eko‑Bmijwang de Barbara Assiginaak, le Deuxième Concerto pour piano de Saint‑Saëns avec Alexandre Kantorow en soliste, puis la Deuxième Symphonie de Sibelius) et donné préalablement à Paris puis à Vienne, mais le lendemain, le second programme permet de faire connaissance avec un orchestre d’une belle compétence technique. Les cordes sont riches, les cuivres affichent une sécurité et une puissance qui les rattachent bien au continent nord‑américain, encore qu’avec un éclat plus sourd, un peu étouffé, en fait assez particulier, et qui peut séduire. En revanche, la petite harmonie manque de tempéraments marquants, à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’une relative incompatibilité entre des timbres disparates. Une qualité orchestrale qui a ses limites, mais une phalange qui a tellement pris l’habitude de travailler avec Yannick Nézet‑Séguin (qui en a d’ailleurs été nommé « chef à vie ») que le résultat musical suscite toujours l’intérêt. Le charisme avec lequel le maestro canadien parvient à réveiller les passages obligés de ce gala lyrique français et italien – qui inclut des partitions d’orchestre « bouche‑trou » entendues des dizaines de fois déjà dans cette salle, où les galas lyriques sont fréquents – fait constamment dresser l’oreille. Ouverture des Noces de Figaro de Mozart, « Méditation » de Thaïs de Massenet, Première Suite de Carmen de Bizet, Prélude de La Traviata et Ouverture de La Force du destin de Verdi, Intermezzo de Cavalleria rusticana de Mascagni et Ouverture de Candide de Bernstein : vraiment rien d’original, mais toujours une vivacité de coloris, une énergie, voire une poésie (sublime « Méditation » de Thaïs) qui emportent l’adhésion.


Ravissante, comme toujours, la soprano américaine d’origine cubaine Lisette Oropesa fait partie de ce cercle restreint d’artistes lyriques qu’on a tout simplement envie de caractériser en écrivant qu’ils « chantent bien ». Absolument rien de plus, mais tout est là : une infaillibilité technique, un timbre ravissant, un art consommé de la diction dans toutes les langues abordées (dont la nôtre, si souvent estropiée ces temps‑ci sur les scènes étrangères), une présence scénique à la fois simple et complice. Bref, dès que Lisette Oropesa chante, on se régale et il n’y a plus qu’à se laisser captiver. Comtesse mozartienne un rien timide, l’artiste galbant chaque phrasé de « Dove sono » avec une délicatesse peut‑être encore trop « apprise », mais ensuite, deux magistraux airs de la Juliette de Gounod allient idéalement fraîcheur vocale et virtuosité, passant sans transition du charme juvénile de « Je veux vivre » à l’élan dramatique d’« Amour, ranime mon courage ». Même versatilité chez Verdi, avec une mémorable Violetta, tout aussi convaincante dans le lyrisme intime et délicat d’« Ah, fors’è lui » que dans l’éclat effréné de « Sempre libera » (contre‑mi bémol inclus). L’intensité retenue insufflée à « Adieu, notre petite table » de Manon touche par son désarmant naturel, tandis que « Chi il bel sogno di Doretta » de La rondine, lumineux moment de volupté vocale suspendue, alimenté par un souffle interminable, confirme encore cette impression d’ineffable classe : la simplicité absolue d’un art qui cache délicieusement l’art.


En principe, ce gala aurait dû avoir lieu en extérieur, sur l’esplanade du Kurhaus situé non loin de là, ce qui aurait vraisemblablement davantage valorisé La Capitale d’Eté en tant que manifestation populaire, Yannick Nézet‑Séguin étant vraiment présenté ici comme une star (les jardiniers locaux lui ont même offert pour l’occasion une nouvelle variété de rose rouge, qu’ils l’ont invité à baptiser très cérémonieusement du joli nom de « Maestro Yannick » !). Mais, au vu d’une série d’aléas climatiques, et aussi techniques, ce projet de gala a prudemment réintégré le Festspielhaus depuis plusieurs semaines déjà, et on ne saurait trop s’en plaindre, car son niveau musical exceptionnel aurait sans doute pâti des contingences du plein air.



(© Michael Gregonowits)


L’Orchestre canadien reparti, c’est l’Orchestre de chambre d’Europe qui prend la suite, ainsi que le Chœur de chambre de la RIAS, pour deux soirées Mozart. La présence insistante de micros laisse présager un possible projet discographique sous étiquette jaune (autant les agents internationaux que certaines majors ont aussi leur mot à dire dans la programmation de cette Capitale d’Eté, ce qui explique que parfois l’histoire culturelle de Baden‑Baden, pourtant censée être au centre de ce festival, s’y trouve quelque peu perdue de vue). De Mozart, à chaque fois une grande symphonie, puis une œuvre sacrée majeure après l’entracte, l’ensemble de ces deux programmes ayant été mis au point sur un temps de répétition quelque peu réduit. On compte ici beaucoup sur les capacités d’adaptation d’un petit orchestre d’élite et d’une formation chorale de haute réputation, mais peut‑être en fait un peu trop.


C’est principalement le Requiem de Mozart donné le premier soir qui révèle de nombreuses failles, surtout instrumentales (les cordes parcimonieuses en vibrato de l’Orchestre de chambre d’Europe manquent de densité, surtout dans le grave, et l’incertitude des cuivres « naturels » n’aide pas), mais aussi un relatif manque de ferveur chorale (une formation sûre, mais sans luminosité particulière), un peu comme si le charisme naturel du chef ne fonctionnait plus. Il en résulte une impression diffuse de flottement, voire de manque de maîtrise du propos, à tel point que l’usage d’une version nouvellement complétée à partir des esquisses de Mozart – celle du compositeur Michael Ostrzyga (Bärenreiter, 2022) – passe largement inaperçue. Et pourtant, les divergences avec la classique version Süssmayr sont notables Nézet‑Séguin: un « Amen » fugué ajouté à la fin du « Lacrimosa », une orchestration remaniée, et surtout un « Sanctus » entièrement recomposé. Curieux quatuor vocal aussi, dépourvu d’un véritable équilibre d’ensemble. Ying Fang, pourtant musicale, laisse une constante impression de fragilité. Emily D’Angelo, malgré un timbre agréable, peine à s’imposer clairement dans la polyphonie, tout au contraire d’un Stanislas de Barbeyrac qui chante avec une énergie excessive, souvent au détriment de la mesure et de l’écoute mutuelle. Seul Michael Volle tire son épingle du jeu, avec son habituelle autorité tranquille. Si enregistrement il y a eu, sera‑t‑il vraiment publiable ?


Bien meilleure impression pour la Messe en ut mineur donnée le surlendemain. Cette fois, un véritable travail de fond est perceptible, en particulier du côté choral, et c’est heureux, tant l’œuvre exige une préparation autrement rigoureuse. L’orchestre, plus coloré et mieux équilibré que deux jours plus tôt, semble lui aussi avoir davantage à dire, sous la direction vive et attentive de Yannick Nézet‑Séguin, qui confère à l’ensemble une réelle cohérence. Un beau moment de grâce survient lors de l’« Et incarnatus est », avec une Ying Fang toujours fragile mais sensible, soutenue par un très joli trio de solistes instrumentaux (Patrick Williams, Philippe Tondre, Rie Koyama). Un mot encore sur l’édition utilisée, celle d’Ulrich Leisinger (Bärenreiter, 1999), qui a elle aussi quelques particularités surprenantes, mais paraît globalement cohérente dans sa démarche d’enrichissement mesuré du texte, même si la version Eder, plus ancienne et rigoureuse, peut continuer à garder ses partisans.


Quarantième Symphonie avant le Requiem, Quarante‑et‑unième Symphonie avant la Messe en ut mineur : à chaque fois, le programme se montre généreux. Et l’approche de Yannick Nézet‑Séguin, sinon homogène, reste cohérente dans ses options : une recherche constante d’effervescence, de transparence, de contrastes dynamiques relativement accusés, sans rien qui pèse ni ne paraisse emphatique. A voir la silhouette du chef en perpétuel mouvement, incitant systématiquement les pupitres à aller jusqu’au bout de leurs phrases sans perdre d’énergie en route, on pourrait facilement se laisser convaincre. Mais dès qu’on ferme les yeux, des lacunes apparaissent, dans la construction, dans l’architecture globale du discours. Certes, l’Orchestre de chambre d’Europe est bien ici l’instrument présumé adéquat, qui conserve quelque chose de la sonorité un peu émaciée héritée du travail avec Nikolaus Harnoncourt, mais, de mouvement en mouvement, il nous manque toujours un souffle, une noblesse, une gravité ; ce que l’on pourrait appeler la maturité ou la profondeur. Définitivement démodés, nos souvenirs d’un Böhm, d’un Giulini, d’un Wand, et de bien d’autres encore ? Allez savoir... Et si ces deux exécutions symphoniques de bonne qualité devaient effectivement un jour paraître au disque, y trouvera‑t‑on encore une raison de les juger essentielles d’ici quarante ans ? On ne voudrait évidemment pas paraître grincheux : il y a de fort jolis moments au fil de ces huit mouvements. Mais est‑ce bien suffisant, ou du moins à la véritable hauteur du propos mozartien ?



Y. Nézet-Séguin, M. Volle (© Michael Gregonowits)


Entre ces deux soirées Mozart, l’assistance est plus clairsemée pour le désormais traditionnel concert de musique de chambre « Yannick Nézet‑Séguin & Friends », ce qui permet en tout cas de bénéficier d’une qualité d’écoute particulière, le public présent ayant pris l’habitude de ce moment annuel de musique partagée, pas forcément au plus haut niveau technique, mais d’une intimité agréable, voire recherchée en tant que telle. La musique de chambre retrouve ici son essence : un art de la proximité, de la connivence entre les artistes et ceux qui les écoutent, et tant pis si les œuvres présentées paraissent parfois un peu vite déchiffrées, voire ne montrent pas les musiciens sous leur jour le plus flatteur. Loin de ses prestigieux postes de directeur musical du Metropolitan Opera et de l’Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet‑Séguin s’installe ici très modestement au piano, voire se met en danger, au risque de paraître d’un niveau pianistique un peu limite pour l’exercice – mais qu’importe, car ici, ce sont la sincérité et la sympathie qui comptent avant tout – entouré de chanteurs et d’instrumentistes qui ont échafaudé avec lui ce programme de lieder et de musique de chambre.


La soirée débute avec un premier groupe de lieder de Mozart, confiés à la soprano Ying Fang, à laquelle on découvre une ligne certes toujours pure et lumineuse, mais surtout beaucoup plus nourrie maintenant qu’elle chante à l’avant‑scène, et non plus placée trop loin derrière un orchestre. Une voix idéale pour la grâce perlée de Ridente la calma, la pudeur d’Als Luise die Briefe ihres ungetreuen Liebhabers verbrannte, ou encore l’élan mutin d’Un moto di gioia (air de Suzanne alternatif, extrait des Noces de Figaro). Yannick Nézet‑Séguin l’accompagne sans apprêt. C’est simple et beau.


Après l’entracte, Michael Volle s’illustre à son tour dans un second groupe de lieder de Mozart : Das Lied der Trennung, An die Hoffnung et Die betrogene Welt, avant de conclure avec la Cantate « Die ihr des unermesslichen Weltalls Schöpfer ehrt », joyau méconnu. Le baryton allemand, voix large et diction comme toujours exemplaire, impose son autorité tranquille, tout en évitant de paraître trop lourd pour ce répertoire. Il trouve en Nézet‑Séguin un partenaire attentif, qui tente de façon plutôt convaincante d’alléger ou de densifier le discours en fonction du texte. La complicité entre les deux artistes est appréciable, dans une interprétation qui fait ressortir à bon escient l’inventivité et les recherches expressives d’un Mozart s’essayant au lied dans un esprit très Sturm und Drang.


On apprécierait de retrouver la même adéquation dans le cycle Les Amours du poète de Schumann, mais là, ni le ténor Stanislas de Barbeyrac ni son accompagnateur ne semblent dans leur élément. Voix trop encombrante, techniquement embarrassée, tendance à la surinterprétation avec de trop fréquentes confusions entre expressivité et lourdeur ; piano précautionneux, aux tempi trop lents faute de maîtrise du sujet : bref, des Amours du poète tantôt surdimensionnées, tantôt livides, et qui n’en finissent plus de tirer en longueur. De l’aveu des deux protagonistes, un premier essai, mais pour l’instant peu concluant, pour l’un comme pour l’autre.


Le concert se referme avec le Quatuor avec piano de Schumann, une pierre angulaire de la musique de chambre romantique, encore qu’en définitive, vu sa formation particulière, ni très souvent jouée ni connue à sa juste valeur. Entouré de trois musiciens de l’Orchestre de chambre d’Europe – Maria Wloszczowska au violon, Piotr Szumiel à l’alto et Richard Lester au violoncelle –, Yannick Nézet‑Séguin retrouve ici toute son autorité souple, restituant bien la dynamique de l’écriture foisonnante de Schumann, sans jamais écraser un discours de cordes qui reste fragile. Une belle lecture, sans surcharge affective ni excès de démonstration, à laquelle manque un peu de vernis pour paraître vraiment d’un niveau festivalier. Mais – on l’a déjà écrit plus haut – la perfection formelle n’est de loin pas le seul objectif de ce genre de rencontre, surtout construite autour de l’humilité non feinte et du sens du partage d’un artiste fondamentalement attachant.



Y. Nézet‑Séguin (© Rosen Tantau)



Laurent Barthel

 

 

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