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Un hommage à Boulez dominé par Stravinsky et Bartók Paris Philharmonie 03/26/2025 - et 27* mars 2025 Igor Stravinsky : Octuor
Béla Bartók : Musique pour cordes, percussion et célesta, Sz. 106
Pierre Boulez : Rituel in memoriam Bruno Maderna Orchestre de Paris, Esa‑Pekka Salonen (direction)
L.A. Dance Project, Benjamin Millepied (chorégraphie)
 E.‑P. Salonen (© Mathias Benguigui)
Même s’il ne se situe pas dans la même mouvance, il est très attaché à la musique du vingtième et du vingt-et-unième siècle, s’illustrant à la fois comme chef et comme compositeur. Autant de points communs entre Esa‑Pekka Salonen en Pierre Boulez, qu’il a d’ailleurs bien connu. Nul n’était donc plus légitime pour diriger ce concert d’hommage à l’occasion du centenaire du maître disparu.
Le Rituel in memoriam Bruno Maderna, son œuvre la plus visiblement marquée par l’Asie, ne nous a pourtant pas comblé. On ne niera pas la transparence des textures, la maîtrise du temps musical, la beauté raffinée des sonorités. Mais une certaine lenteur a étiré le rituel, peut‑être à cause de la chorégraphie de Benjamin Millepied. Certes l’association de la musique et de la danse se justifie pour ce qui relève d’une cérémonie dont le chef devient le maître. Mais cela, justement, l’a peut‑être contraint et l’on doute, de toute façon, que les sept danseurs du L.A. Dance Project aient enrichi notre perception de l’œuvre. La répartition des huit groupes instrumentaux à travers le grand vaisseau de la Philharmonie ne s’est pas non plus forcément avérée des plus heureuses.
L’ombre de Stravinsky passe dans le Rituel. Le Russe a ouvert le concert avec son Octuor pour vents, première étape de son itinéraire néoclassique. Boulez, paraît‑il, ne l’aimait pas. On s’en étonne un peu, même si l’on comprend qu’il préférât par exemple les Symphonies d’instruments à vent – cela dit, il dirigeait bien Pulcinella... Y écouter en tout cas les vents de l’Orchestre de Paris est un plaisir de gourmet, sous la direction jubilatoire d’un Salonen qui, au‑delà du retour aux formes classiques, perçoit bien le piquant des couleurs et des rythmes, les fausses effusions, les réminiscences des bouffonneries de Petrouchka. En réalité, du pur Stravinsky.
La Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók ne procure pas moins de plaisir. Salonen allie comme peu la rigueur de l’analyse, la vigueur rythmique et la beauté du son. Et il joue ici pleinement, ce que ne font pas toujours les chefs, sur les effets de spatialisation sonore qu’induit la disposition des instruments adoptée par Bartók. Dans l’Andante tranquillo, les cordes, au soyeux magnifique, créent une atmosphère de mystère inquiétant, comme si elles se souvenaient du Château de Barbe‑Bleue – la direction a d’ailleurs quelque chose de narratif. Le Finlandais fait swinguer l’Allegro, dont les accords claquent. L’Andante renoue avec la magie des ombres du début, avant que l’Allegro molto ne soit pris d’une sorte d’ébriété. Pour autant, Salonen ne conçoit pas le rythme comme les chefs hongrois, il l’épure, à l’instar d’un Boulez, de ses relents de folklore. Voilà longtemps qu’on n’avait pas été aussi fasciné par la Musique pour cordes.
Didier van Moere
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