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Splendeurs et misères de La Traviata Strasbourg Opéra national du Rhin 03/24/2025 - et 26*, 28, 30 mars, 2, 4, 6 (Strasbourg), 16 (Colmar), 27, 29 (Mulhouse) avril 2025 Giuseppe Verdi : La traviata Martina Russomanno/Julia Muzychenko*, Amitai Pati (Alfredo Germont), Vito Priante (Giorgio Germont), Bernadette Johns (Flora Bervoix), Ana Escudero (Annina), Michal Karski (Docteur Grenvil), Massimo Frigato (Gaston de Letorières), Pierre Gennaï (Baron Douphol), Carlos Reynoso (Marquis d’Obigny)
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Hendrik Haas (chef de chœur), Orchestre national de Mulhouse, Christoph Koncz (direction musicale)
Amélie Niermeyer (mise en scène), Maria-Alice Bahra (décors), Tobias Löffler (lumières), Dustin Klein (chorégraphie)
 (© Klara Beck)
Difficile d’échapper, lorsqu’on visite Berlin, à la réputation sulfureuse du Berghain, temple des nuits techno et libertines, où un public avide d’émotions fortes s’immerge dans une ambiance festive aussi décadente qu’exclusive.
Devant ce club très fermé s’agglutine une interminable file de candidats qui, après des heures d’attente, ont deux chances sur trois de se voir refuser l’entrée par le cerbère tatoué de service, selon des critères totalement aléatoires.
Personnellement, on ne s’est jamais égaré dans les recoins torrides de cette ancienne friche industrielle, faute d’intérêt pour ce type d’ambiance ou d’affinité pour la techno dure. Louis Geisler, rédacteur en chef du programme de salle, y est, lui, sans doute entré, à en juger par les trois pages qu’il consacre à la description détaillée de ce haut lieu des nuits berlinoises, livrant au passage quelques détails... qui donnent encore moins envie d’y aller !
Vous n’allez pas au Berghain ? N’ayez crainte, il peut venir à vous, et même s’inviter sur scène, alors que vous pensiez simplement assister à une représentation de La Traviata. Donc, décor brutal de béton éventré et d’échafaudages, tableaux « mondains » peuplés d’une assistance cuir et queer, qui agite vigoureusement son anatomie – avec option mousse au II – sur une musique de Verdi certes rythmée mais qui n’a quand même pas vraiment le potentiel kinétogène requis. On observe aussi quelques convives affalés en état d’ébriété nauséeuse au bar, ou concrétisant leurs fantasmes particuliers, comme, par exemple, se faire promener à quatre pattes, tenus en laisse par Violetta, l’une des dominas incontestées du lieu, voire laper du champagne dans une écuelle.
Quant aux scènes plus intimes, elles se déroulent toujours dans cet univers festif, mais cette fois derrière le décor pivotant, qui dévoile alors un espace plus secret, où Violetta peut simuler la solitude, voire filer le parfait amour, loin, mais en fait jamais trop éloignée, de son monde de plaisirs nocturnes. Si un tel concept peut paraître bien pensé, à l’usage, il s’avère lourd et inopérant, à l’instar de l’intégralité de ce que donne à voir cette production artificielle, qui cherche à coller avec le cœur du sujet, c’est à dire l’univers des courtisanes dites « demi‑mondaines » du XIXe siècle, mais fait fausse route en l’assimilant à celui de nos actuelles escort girls, toutes tendances et perversions possibles, en fonction des goûts du client, à négocier d’avance sur internet. Une forme de prostitution certes plus actuelle mais, socialement, loin d’être comparable. Rien ne fonctionne bien, dans cette tentative outrancière de placage, sur un scénario original en fait bien plus retors et subtil. On n’y croit jamais, les personnages ayant du mal à trouver une quelconque consistance dans un pareil contexte. Après les premières représentations données à Dijon, théâtre coproducteur, la metteuse en scène allemande Amélie Niermeyer semble avoir retravaillé sa copie, en fonction d’une distribution différente, mais le résultat continue à laisser perplexe, voire, le plus souvent, indiffère et ennuie. Mauvais pioche, décidément !
C’est d’autant plus dommage que la partie musicale est, quant à elle, exceptionnelle. La Violetta de Julia Muzychenko, en alternance avec Martina Russomanno, possède tous les atouts vocaux et physiques requis. L’instrument est superbe, d’une belle souplesse, doté d’un timbre séduisant, avec même une véritable aisance dans le suraigu, malgré un volume conséquent. La double exigence du rôle – agilité dans les pyrotechnies du premier acte et densité dramatique dans les deux suivants – est parfaitement assumée. Par ailleurs, l’actrice fait ce qu’elle peut pour paraître en phase avec son emploi de dépravée gothique, ce qui n’est certainement pas facile. Problème de crédibilité encore plus crucial pour le Germont père impavide de Vito Priante, vocalement solide, mais dont le personnage de notable de province, raide comme un piquet, égaré chez les clubbers berlinois, paraît totalement incongru. L’Alfredo tout d’une pièce du ténor samoan Amitai Pati s’en sort mieux, peut‑être parce que son emploi de naïf au grand cœur reste le seul à fonctionner à peu près dans ce contexte. Difficile de ne pas faire de comparaison avec son frère, Pene Pati. Cela dit, au‑delà d’évidentes parentés de timbre voire de physique, les tempéraments sont différents, avec pour Amitai Pati une voix non moins distinguée, mais un peu plus flexible, un peu plus frêle, en tout cas très jolie. Son « De’ miei bollenti spiriti », même gâché par un moment d’intense niaiserie scénique, reste un des meilleurs moments de la soirée.
La représentation bénéficie enfin de la remarquable direction musicale de Christoph Koncz, à la tête d’un Orchestre national de Mulhouse lumineux et raffiné, patente antithèse sonore aux penchants glauques de la scénographie.
Laurent Barthel
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