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Je devine, à travers un murmure Le contour subtil des voix anciennes Et dans les lueurs musiciennes Amour pâle, une aurore future Lyon Auditorium Maurice Ravel 03/31/2025 - Felix Mendelssohn Bartholdy : Lieder ohne Worte, opus 19b n° 3, n° 5 et n° 6, opus 30 n° 1 à n° 6, opus 38 n° 2 et n° 5, opus 53 n° 6, opus 62 n° 3, n° 5 et n° 6, opus 67 n° 2 et n° 4 et opus 102 n° 1 et n° 3 – Gondellied, WoO 10
Fanny Mendelssohn Hensel : Lieder für das Pianoforte, opus 2 n° 1 et n° 3, opus 6 n° 2 et n° 3 et opus 8 n° 1 à n° 4 Olga Pashchenko (pianoforte)
 O. Pashchenko (© Melle Meivogel)
Ce n’est pas sans appréhensions que l’on se disposait à entendre Olga Pashchenko dans ce programme consacré aux Mendelssohn frère et sœur.
En premier lieu, parce que le récital avait l’air, au premier abord, de servir de promotion au disque récemment publié par l’éditeur Alpha et présentant un programme quasi identique, certes dans un agencement un peu différent. Significativement intitulé « Guess who? » (toujours cette manie des titres anglais !), le propos de l’album en question est bien dans l’air du temps, animé par la volonté démonstrative de placer sur un pied d’égalité avec son génie de frère Fanny Mendelssohn Hensel, exemple s’il en est de musicienne « invisibilisée » par les préjugés de son époque. Il est vrai que ce propos féministe entre en résonance avec la participation régulière de l’Auditorium Maurice Ravel à l’initiative « Unanimes !», qui vise à mettre à l’honneur les compositrices et leur répertoire.
D’autre part, le choix d’Olga Pashchenko de se produire sur un pianoforte dans une salle de 2 500 places pouvait sembler, comme en témoigne le souvenir du récital d’Alexander Melnikov en septembre dernier, pour le moins entaché par des problèmes instrumentaux et acoustiques. Là aussi, cependant, la démarche rencontre la volonté des responsables de la programmation de l’Auditorium de faire entendre d’autres sonorités de clavier que celles des Steinway contemporains.
Mais toutes ces craintes ont été balayées par la réussite éclatante d’une soirée qui restera à n’en pas douter comme celle du récital (forte)pianistique le plus abouti et le plus exaltant de la saison lyonnaise, en vertu de la rencontre d’un instrument exceptionnel, d’un répertoire enthousiasmant, et d’une interprète de haut vol.
Parlons d’abord de l’instrument : en lieu et place du pianoforte viennois Conrad Graf de 1836 utilisé pour son disque Alpha, la pianiste russe joue ici un superbe Blüthner manufacturé à Leipzig en 1859. Ce meuble aux teintes d’acajou captive dès les premières notes du programme par sa sonorité aux basses profondes et veloutées, son médium d’or et de cuivre et ses aigus qui rendent pleinement justice au chant mendelssohnien. Sa sonorité envoûtante n’a pas de mal à se faire entendre dans la vaste nef de l’Auditorium, et offre une couleur sonore pleine de caractère et de charme aux pièces des Mendelssohn.
Romances sans paroles de Felix et Lieder pour piano de Fanny se conjuguent en effet avec beaucoup d’à‑propos, rendant tout à fait pertinente l’interrogation du « Guess who? » programmatique. La première partie fait la part essentielle à Felix et à quelques‑uns de ses chefs‑d’œuvre les plus accomplis, avec par exemple l’Andante espressivo de l’Opus 30 n° 1, les différents Gondellied inspirés par les séjours à Venise (Opus 30 n° 6, WoO 10, Opus 62 n° 5), délicieuses barcarolles aux chaloupements grisants, ou encore le quatuor sublime avec lequel Olga Pashchenko en termine avant l’entracte : la marche funèbre de l’Opus 62 n° 3, entonnée avec une solennité sans grandiloquence et dans un jeu de timbres prodigieux, la fameuse « Chanson de Printemps » (Opus 62 n° 6), d’une grâce et d’une richesse harmonique rarement entendue, l’Opus 67 n° 2, sommet de la littérature pianistique romantique, et enfin la célébrissime « Fileuse » (Opus 67 n° 4), tourbillon pianistique animé par un rubato des plus subtils. Toutefois, les pièces de l’Opus 2 de Fanny ne sont en rien des temps faibles dans cette première moitié de récital, en particulier l’évocation de la « Villa Mills » (Opus 2 n° 3), souvenir musical des voyages en Italie avec le frère chéri, d’une poésie lisztienne.
Fanny occupe plus largement la seconde partie, avec quatre pièces de l’Opus 8 agencées par Olga Pashchenko comme une sorte de sonate aux accents schubertiens, notamment avec le Wanderlied final (quatrième pièce du cahier), auquel répond en miroir un magnifique ensemble, en quatre parties également, formé par les Opus 102 n° 1 et n° 2, Opus 67 n° 5 et Opus 53 n° 6 de Felix. De manière frappante se retrouve dans les deux cas le même romantisme nerveux et charpenté, puissamment incarné sur le clavier du Blüthner, avec peut‑être un peu moins de métier et d’originalité, mais un peu plus d’alanguissement et de sincérité chez la sœur que chez le frère. Après un nouveau Gondellied (Opus 19b n° 6) d’une sonorité magique, malheureusement en partie gâché par une sonnerie intempestive de téléphone portable, c’est encore une pièce de Fanny, celle‑ci particulièrement spectaculaire, qui conclut le programme : Il saltarello romano en forme de tarentelle de l’Opus 6 n° 4, d’une virtuosité étourdissante, superbe écho pianistique du final de la Symphonie italienne de Félix, mené grand train et avec panache par Olga Pashchenko.
Car la réussite de ce récital est avant tout celle de sa maîtresse d’œuvre, qui a su concevoir et réaliser un programme aussi original et captivant. Son intérêt réside en effet en grande partie dans l’intelligence et l’habileté de son agencement, qui donne toute sa place aux pièces les plus célèbres de Felix, tout en permettant la découverte de celles de Fanny, qui valent vraiment la peine d’être défendues, surtout avec de telles qualités pianistiques et musicales. Si le Blüthner sonne ici avec autant de richesse, il le doit certes à ses qualités propres (et Olga Pashchenko ne manque pas de s’incliner vers l’instrument au moment des saluts), mais surtout parce que l’interprète parvient à le dompter et à y proportionner son éblouissante technique sans jamais lui faire violence. Contrairement à celui de nombre de ses confrères adeptes des instruments anciens, son jeu est étonnamment peu digital : les doigts, toujours relâchés, ne sont que le prolongement des poignets, d’une constante souplesse, ainsi que des bras et des épaules qui engagent pleinement le son, lui conférant une longueur et un galbe que sculpte encore un jeu de pédales d’une grande finesse. Avec ce jeu d’une merveilleuse maîtrise, qui pourrait évoquer celui d’un Emil Gilels si ce dernier s’était intéressé aux Mendelssohn et aux claviers anciens, le pianoforte n’a rien de la dureté et des ferraillements qu’il a parfois chez d’autres interprètes. Tout en gardant ses teintes singulières (« le contour subtil des voix anciennes » dirait Verlaine), il possède une projection, une netteté, un équilibre qui rend pleinement justice aux qualités mélodiques et harmoniques des romances et lieder des Mendelssohn, entre lyrisme éperdu de la main droite et subtilité de dentelle de l’accompagnement à la main gauche.
Ainsi Olga Pashchenko fait-elle pleinement corps avec l’instrument et avec le programme, mais aussi avec un public subjugué d’un bout à l’autre du récital. Au carrefour du classique romantisme mendelssohnien, du pianisme russe et de l’approche « historiquement informée », elle nous éclaire, en grande artiste qu’elle, de ces « lueurs musiciennes » chantées par Verlaine dans ses propres Romances sans paroles.
François Anselmini
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