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Les classiques du futur München Herkulessaal 03/22/2025 - Pierre Boulez : cummings ist der dichter [*]
Luciano Berio : Laborintus II
Helmut Lachenmann : Harmonica
Stefan Tischler (tuba), Marie Goyette (récitante), Anna‑Maria Palii, Eunkyung Shin, Veronika Sammer (voix féminines), Matthias Ettmayr, Gabriel Sin, Timo Janzen, Masako Goda, Taro Takagi, Simona Brüninghaus, Merit Ostermann, Michael Mantaj (comédiens)
Norbert Ommer (réalisation sonore), Chor des Bayerischen Rundfunks, Max Hanft [*], Stellario Fagone (chefs de chœur), Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, Sir Simon Rattle (direction)
 H. Lachenmann, S. Rattle (© Astrid Ackermann)
On connaît l’intérêt de Pierre Boulez pour Mallarmé et René Char, mais moins celui qu’il portait au poète américain Edward Estlin Cummings, dont John Cage lui avait fait découvrir les écrits. Encore un auteur dont l’intelligibilité n’était pas vertu cardinale, et dont Boulez a (évidemment ?) choisi, pour cummings ist der dichter, l’un des textes les plus hermétiques : Birds, quelques mots et caractères disséminés verticalement sur une seule page, minuscule calligramme d’autant plus crypté qu’une ponctuation anarchique et des césures abruptes, typiques des recherches de Cummings, en brouillent la lecture. En recollant les mots, on obtient : « birds, here, inventing air, using twilight’s vastness; be. look now, come soul; &: and whose voices are ». Une amorce aux allures de haïku japonais, suivie d’affleurements plus difficiles à déchiffrer, même remis, comme ici, dans une continuité plus lisible.
En treize minutes environ, Boulez conserve l’extrême cursivité de ce poème de Cummings et, dans une certaine mesure, son esprit de « page blanche », où la raréfaction typographique laisse métaphoriquement le champ libre à l’imaginaire. Peu de vrais silences, mais un jeu subtil de gradations, de nappes qui tantôt se superposent, tantôt s’évitent, le tout continuellement furtif, chaque geste butant sur une nouvelle incise, jusqu’au bel effet d’envol final. Une œuvre dont le raffinement exige un chœur d’élite : lors de la création de la première version, en 1970, la Schola Cantorum de Stuttgart, le prestigieux chœur de chambre fondé par Clytus Gottwald, et ce soir, le Chœur de la Radio bavaroise, en formation étendue à quarante‑huit voix, comme l’autorise la partition dans sa version définitive de 1986. Une opulence qui ne déséquilibre pas les perspectives, tant l’ensemble orchestral, qui assure en contrepoint des tenues vocales une sorte de tachisme sonore, dominé par les vents et trois harpes, se montre exemplaire. La direction précise de Simon Rattle, qui opte pour une gestuelle sans baguette vaguement boulézienne, séduit aussi par un sens debussyste des couleurs qui sied très bien à ce cummings ist der dichter rarement joué, mais que l’on va pouvoir entendre encore plusieurs fois en cette année de commémoration.
Si 2025 rend largement hommage à Pierre Boulez, Luciano Berio, son prestigieux contemporain né la même année, semble moins célébré – ce que l’on peut regretter. La série de concerts « musica viva » de Munich corrige l’oubli en reprogrammant Laborintus II, œuvre foisonnante de trente‑cinq minutes, à la croisée de l’oratorio radiophonique et de la performance semi‑scénique, créée à Paris en 1965. Œuvre ouverte, pensée pour s’adapter à des contextes très divers, elle mêle voix, instruments, bande magnétique et gestes dans une esthétique éclatée, polyphonique, typiquement sixties. Commande de l’ORTF pour le sept‑centième anniversaire de la naissance de Dante, ce labyrinthe sonore et littéraire aligne de multiples fragments poétiques en plusieurs langues, dans un esprit de happening dont les aspects proliférants, voire flashy, peuvent faire sourire aujourd’hui. Mais c’est aussi ce qui fonde la singularité de ce parcours, qui enchaîne les climax sans but apparent, si ce n’est de nous faire traverser une série hétéroclite de thématiques. Un catalogue infernal – Dante oblige – sauvé par l’écriture virtuose, impure et bigarrée de Berio, capable de transcender un morcellement poétique souvent excessif.
On se laisse volontiers guider, notamment par Marie Goyette, récitante valeureuse confrontée à des textes aux accents divers, qu’elle ne maîtrise pas toujours, mais dont le timbre, dûment amplifié, joue un rôle central. Trois voix solistes et un ensemble de huit comédiens, très expansifs, complètent le dispositif. Rattle cordonne efficacement l’ensemble, à défaut de pouvoir vraiment influer sur le résultat global, un rôle stratégique incombant en revanche à la régie sonore, assurée au milieu du public par Norbert Ommer, qui ajuste sans relâche les curseurs de sa console, face à une partition d’une hauteur impressionnante.
Troisième immense compositeur de la soirée, Helmut Lachenmann est présent en personne, avec ses quatre‑vingt‑neuf ans et sa haute stature. Simon Rattle aime faire découvrir sa musique aux orchestres qu’il dirige durablement et ne pouvait pas manquer de l’inviter, même si « musica viva » le programme de toute façon régulièrement. L’Orchestre de la Radio bavaroise, cette fois dans un effectif pléthorique digne d’une symphonie post‑romantique, semble maîtriser avec une aisance déconcertante toutes les difficultés de cette « musique concrète instrumentale », où les sons ne sont jamais produits de façon conventionnelle mais qui ne sombre jamais non plus dans un catalogue d’effets bruitistes. Au-delà de son caractère expérimental, cette vaste partition parvient à demeurer très « allemande » par son sens de la grande forme, qui affleure en permanence. Une demi‑heure d’une intensité constante, qui capte l’attention sans la relâcher, grâce aussi à la présence prégnante de l’instrument soliste, le tuba rutilant de Stefan Tischler, dont les borborygmes et les multiples effets d’amplification de la respiration, tous notés avec précision sur les deux lignes superposées d’une partie soliste extrêmement exigeante confèrent à cette musique pourtant âpre une sorte de bonhomie drolatique très attachante. Tout le monde semble s’amuser ici – ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de ce théâtre orchestral calibré jusqu’à l’infinitésimal. Fantastique performance d’orchestre, servie par un Rattle toujours précis, mais également soucieux de la couleur et des atmosphères.
Salle comble, mais un public d’âge (très) mûr, comme si les passionnés de musique contemporaine de la seconde moitié du XXe siècle vieillissaient désormais au même rythme que les œuvres qu’ils ont été les premiers à découvrir, à défendre et qu’ils continuent de chérir, devenues entre‑temps leurs « classiques ». Un public qui manque de renouvellement, sans doute parce que de telles musiques restent exigeantes, et qu’un auditoire plus jeune se laisse à présent plus volontiers séduire par des minimalismes consensuels et tièdes que par ces expérimentations d’hier, pourtant autrement stimulantes, a fortiori quand elles sont aussi brillamment défendues que ce soir.
Laurent Barthel
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