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Boulez côté pile/Boulez côté face Paris Cité de la musique 03/28/2025 - Michael Jarrell : Assonance IVb – ...il semble que ce soit le ciel qui ait toujours le dernier mot... (création)
Pierre Boulez : cummings ist der dichter – sur Incises Jeanne Maugrenier (cor)
Les Métaboles, Léo Warynski (chef de chœur), Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse (direction)
 V. Kafelnikov, D. Vassilakis, P. Bleuse (© Quentin Chevrier)
2025 a beau marquer les trente ans de la Cité de la musique, les dix ans de la Philharmonie de Paris et le centenaire Boulez*, on n’a pas poussé la témérité jusqu’à programmer un concert monographique (à quoi eut droit un Ligeti en 2019) en la « grande salle » qui porte son nom.
Mais l’Ensemble intercontemporain est chez lui à la Cité (pleine à craquer ce soir). Il fête l’arrivée dans ses rangs d’une jeune corniste, Jeanne Maugrenier. La partition d’Assonance IVb (2009) de Michael Jarrell (né en 1958) ne la ménage guère, réclamant un registre étendu, des superpositions de sons instrumentaux et chantés, un éventail de timbres (sourdine wah‑wah) et surtout une gamme expressive d’une ampleur insoupçonnée. On salue la virtuosité et l’engagement de l’artiste, tout en regrettant une lecture peut‑être un peu trop séquentielle.
La fluidité, c’est précisément l’objectif recherché par la version révisée (1986) de cummings ist der dichter (1970). Les seize voix solistes des Métaboles, parfaitement préparées par Léo Warynski, se joignent aux musiciens dans cette musique foisonnante où la prolifération des notes répond à celle du texte signé de l’américain E. E. Cummings, découvert par l’entremise de John Cage. Pièce hautement élaborée et ambitieuse dans les correspondances/analogies qu’elle s’emploie à tisser : la pulvérisation des phonèmes d’une part, entre sons et bruits, hétérophonie et harmonie de la partie instrumentale d’autre part, visent à offrir un prolongement à la découpe du poème sur la page. Nous escomptions beaucoup de cette écoute en concert mais pas plus qu’au disque nous ne sommes parvenus à en goûter les raffinements. La direction ciselée de Pierre Bleuse n’est pas en cause, ni l’implication des chanteurs, le diapason toujours à portée de l’oreille.
...il semble que ce soit le ciel qui ait toujours le dernier mot... ménage une écriture beaucoup moins dense, avec des échappées solistes bienvenues (belle basse), d’impressionnants crescendos auxquels font suite la ténuité soudaine d’un chuchotement ou le resserrement sur un unisson très dramatique. Au surplus le chœur (seize voix mixtes) s’impose avec beaucoup plus de netteté et de présence que dans cummings ist der dichter. Extrait du Rig‑Veda, le texte (chanté en sanskrit) favorise l’incantation chorale, à quoi l’orchestration de Michael Jarrell, si elle ne renonce pas à ses complaisances (sonorités graves et textures sombres), entre en parfaite accordance (alliages piano/percussions à la Stravinsky, col legno). Vingt minutes enchanteresses.
Il y a loin de l’œuvre de la première partie (Boulez côté pile), hermétique et comme enclose en son secret, et sur Incises (1996‑1998), qui montre Boulez (côté face) soucieux comme jamais (Rituel ?) de prendre l’auditeur par la main, de le guider à travers les méandres de sa musique dont la prolifération coutumière se voit canalisée à l’échelle d’un triple trio d’instruments résonants, délicat camaïeu sujet à de multiples éclairages et variations de densité. sur Incises est aussi une manière d’étude sur les timbres et les résonances (avec cette illusion d’électronique que confèrent les touches de steel drums), comme l’a bien compris la direction de Pierre Bleuse, plus dans la réactivité quand celle du compositeur semblait davantage dans l’anticipation. Soulignons pour finir la bravoure et l’enthousiasme communicatif des membres de l’EIC secondés de trois « musiciens supplémentaires » : Michael Wendeberg se joint aux vétérans du clavier Hidéki Nagano et Dimitri Vassilakis ; la harpiste Valeria Kafelnikov est entourée d’Eva Debonne et Laure Beretti ; quant au pupitre des percussions (essentiellement vibraphone et marimba), il peut compter sur les brillants titulaires Gilles Durot, Samuel Favre et Aurélien Gignoux.
*Si le nom de Luciano Berio, compagnon de route de Boulez, n’est pas totalement absent des affiches, ceux d’André Boucourechliev, Charles Chaynes et surtout d’Ivo Malec (figure majeure), également nés en 1925, semblent avoir totalement disparus des radars...
Jérémie Bigorie
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