Back
Si Petrouchka m’était conté Paris Maison de la radio et de la musique 03/20/2025 - et 21 mars 2025 (Massy) Elsa Barraine : Les Tziganes
Frédéric Maurin : Superphoniques (création)
William Walton : Concerto pour alto
Igor Stravinski : Petrouchka (version de 1947) Antoine Tamestit (alto)
Orchestre national de France, Marie Jacquot (direction)
 M. Jacquot (© Werner Kmetitsch)
Son Amour des trois oranges nancéen avait épaté, ses Strauss avec la Staatskapelle de Dresde avaient déçu – il est vrai qu’elle remplaçait Christian Thielemann. Il fallait réentendre Marie Jacquot, cette fois à la tête du National.
Un charmant hors-d’œuvre d’Elsa Barraine ouvre le concert, jamais encore jouée à Radio France. On connaît d’elle des œuvres plus ambitieuses et plus fortes, à commencer par sa Deuxième Symphonie, donnée naguère par l’orchestre et Cristian Măcelaru, ces Tziganes (1959), s’ils témoignent d’un joli savoir‑faire orchestral, n’étant guère qu’une bluette de quatre minutes – Bartók, à côté, semble infiniment plus moderne. Au moins met‑elle en valeur les pupitres du National et la direction précise et colorée de Marie Jacquot.
Oubliera-t-on aussi vite les Superphoniques de Frédéric Maurin, du nom du dispositif créé en 2000 pour contribuer à la diffusion de la musique contemporaine en milieu scolaire ? La partition, pour orchestre et ensemble électronique, œuvre d’un esprit brillant passé par le jazz et la musique spectrale, ne se signale pas par son originalité, pleine d’effets déjà éprouvés et habilement ménagés. Son propos pourrait s’appliquer à beaucoup d’œuvres du répertoire dit « moderne » : « A l’image de la matière physique qui se réorganise au fil du temps, la matière sonore suit une évolution faite de phases d’explosion, de structuration, de destruction et de renouvellement. » On écoute en tout cas sans déplaisir ces dix minutes de musique. Gageons qu’elles auront conquis les quelque quatre cents lycéens venus écouter la musique de leur lauréat 2024 – il s’agit en réalité du Grand Prix Lycéen des Compositeurs.
Mutatis mutandis, le Concerto pour alto de Walton a toute une autre densité. On déplorera toujours que le compositeur n’ait pas trouvé sa place, au concert, à côté des grands noms de la musique anglaise – triste sort qu’il partage avec Delius. La partition, créée par Paul Hindemith en 1929, puis dans sa version révisée par John Coulling en 1962, séduit par son lyrisme postromantique assumé, ni démonstratif ni sirupeux, flattant un soliste que soutient une partie orchestrale raffinée et subtile. Elle convainc par la concentration de sa forme, dont les trois mouvements n’épousent pas la succession traditionnelle du vif‑lent‑vif, avec une fin qui s’éteint doucement. C’est le concerto qu’Antoine Tamestit avoue préférer. Il s’y montre somptueux, par la rondeur charnue de la sonorité, par la maîtrise absolue de la dynamique, par l’intensité du jeu, par l’alliance de l’expression et de la narration – il fait toujours de son instrument un personnage. Marie Jacquot veille à préserver la balance avec l’orchestre, rebelle à tout débordement, très attentive à la clarté des lignes et à la netteté des couleurs, mais un peu trop sage dans l’accompagnement, pas assez en phase, du coup, avec son soliste. Le bis reste anglais, Flow my tears de Dowland accompagné à la harpe par Emilie Gastaud, d’une immaculée pureté.
En terminant son concert par Petrouchka, Marie Jacquot devait relever un défi : on vient d’entendre l’œuvre par Klaus Mäkelä et l’Orchestre de Paris, éblouissants (voir ici). Elle y parvient, parce qu’elle prend un parti inattendu, singulier même. Ni celui de la virtuosité jubilatoire, ni celui des sonorités acérées et des rythmes anguleux. Le début peut étonner : on n’associe pas le deuxième grand ballet de Stravinski à des sonorités enveloppées, à un orchestre qui chante. Est‑on sur la place où grouille la foule du Mardi-gras ? Oui, mais ce Stravinski n’a pas oublié Rimski et n’annonce pas encore Le Sacre du printemps. Comme si Petrouchka était un conte, finalement. Pas de rupture, ici, avec L’Oiseau de feu. On ne devra pas y attendre des couleurs d’une crudité fauve, plutôt des teintes plus fondues qu’à l’accoutumée, des attaques moins abruptes. S’en plaindra‑t‑on ? Non, parce que cet à‑rebours – pour certains, ce contre‑sens – est parfaitement assumé par la Française et que l’orchestre suit, un National des meilleurs soirs. Et que nous entendons Petrouchka autrement.
Didier van Moere
|