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Dante sur le divan du psychanalyste Paris Palais Garnier 03/21/2025 - et 26, 28 mars, 3, 6, 9 avril 2025 Pascal Dusapin : Il Viaggio, Dante Bo Skovhus (Dante), David Leigh (Virgilio), Christel Loetzsch (Giovane Dante), Jennifer France (Beatrice), Danae Kontora (Lucia), Dominique Visse (Voce dei dannati), Giovanni Battista Parodi (Narratore)
Chœurs de l’Opéra national de Paris, Alessandro Di Stefano (chef des chœurs), Thierry Coduys (dispositif électroacoustique), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Kent Nagano (direction musicale)
Claus Guth (mise en scène), Etienne Pluss (décors), Gesine Völlm (costumes), Fabrice Kebour (lumières), Roland Horvath/rocafilm (vidéo), Yvonne Gebauer (dramaturgie)
 (© Bernd Uhlig/Opéra national de Paris)
Après Perelà, uomo di fumo (2003) et Passion (2008), Pascal Dusapin (né en 1955) souhaitait recourir de nouveau à la langue italienne pour son onzième opéra. C’est moins la Divine Comédie en soi qui servit d’aiguillon au compositeur et à son librettiste Frédéric Boyer que la vie même de Dante, son environnement (citations de refrains médiévaux et des Evangiles), ses premiers émois amoureux (le bref deuxième tableau se concentre sur la Vita nova), son travail de deuil (après la mort de Béatrice). Le compositeur parle d’« opératorio » : de fait, les cinq premiers tableaux agissent comme autant de stations avant que le sixième, consacré au Purgatoire, n’insuffle à la trame instrumentale une vigueur cinétique qui se prolongera jusqu’au Paradis. Bien vu : chez Dante, Lucifer est un Dieu de glace ; de là qu’on gagne en engourdissement à mesure qu’on visite les différentes geôles de l’Enfer – un lieu clos, comme le Paradis. Seul le Purgatoire (antichambre du Paradis) porte en soi cette dynamique propre aux zones de transit.
Quarante musiciens se partagent la fosse avec trente-deux chanteurs. Modalité et inflexion micro‑tonales cohabitent sans collusion, tandis que l’instrumentarium se distingue par une électronique aux textures transparentes, un harmonica de verre et un orgue aux poussées magmatiques. Kent Nagano, au pupitre de la première aixoise en 2022, veille à la lisibilité des différents plans, creuse le contraste entre les cinq premiers tableaux et le passage au Purgatoire, même si sa direction affûtée ne peut conjurer une certaine grisaille pendant la traversée de l’Enfer, où Dusapin abuse des effets de pédale.
La lecture psychanalytique de Claus Guth fait de Dante l’aîné – face à son double plus jeune – un homme dépressif et alcoolique, probablement « au milieu du chemin de sa vie ». Durant le Prologue, il cingle au volant de sa voiture à travers « une forêt obscure » dans l’espoir d’y trouver Béatrice. Le nœud de l’intrigue n’est rien d’autre que l’errance métaphysique consécutive à l’inévitable accident, la solennité de la quête dissonant avec le grotesque des situations. La présence des rideaux, le recours aux accessoires du cirque et de la revue à grand spectacle visent à créer une sorte de distanciation avec le spectateur, lequel voit défiler les décors d’Etienne Pluss, de l’appartement cossu du héros à l’entrée d’un hôpital psychiatrique (les Limbes). Blafards la plupart du temps, les jeux de lumières imaginés par Fabrice Kebour se muent en aveuglante clarté quand les fenêtres latérales droites s’ouvrent sur le Paradis. Le narrateur Giovanni Battista Parodi, grimé en M. Loyal, balise le parcours – on reconnaîtra des citations textuelles du poème dantesque – entouré de quelques accessoires comme ce grand miroir de l’autre côté duquel se trouve le prochain cercle (neuf au total).
Lear d’Aribert Reimann en 2016 et 2019 ici même à Garnier, Bo Skovhus, plus convaincant par le jeu (charismatique) que par le chant, prête sa voix écorchée au sommo poeta sans la dimension orphique que lui conférait Jean‑Sébastien Bou au Grand Théâtre de Provence. Etrangement sous‑exploité, David Leigh campe un Virgile altier et rassurant, aux prises avec les graves d’un orchestre ton sur ton avec sa tessiture de baryton‑basse. L’impayable Dominique Visse, cigarette au bec et chevelure hirsute, a pour lui la plasticité vocale et la vis comica du contre‑ténor de caractère lui permettant d’endosser la multitude des âmes damnées. Qui dit italien dit bel canto, et l’on sait gré à Pascal Dusapin de ne pas avoir oublié l’italianità du chant – voire de l’accompagnement connexe (simili de doublures aux cordes) – du côté des dames : la Béatrice irradiante de Jennifer France au moment de ses retrouvailles effusives avec le poète ne fera pas oublier les coloratures acérées de Danae Kontora en sainte Lucie, ni le somptueux mezzo de Christel Loetzsch en jeune Dante (personnage travesti dans la lignée de l’opéra baroque), qui déploie une large palette de timbres et de couleurs que nous aura refusé le rôle‑titre.
Jérémie Bigorie
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