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New York, ton univers impitoyable

Zurich
Opernhaus
03/02/2025 -  et 5, 7, 9, 11*, 14, 18, 27, 30 mars 2025
Georg Friedrich Haendel : Agrippina, HWV 6
Nahuel Di Pierro (Claudio), Anna Bonitatibus (Agrippina), Christophe Dumaux (Nerone), Lea Desandre (Poppea), Jakub Józef Orlinski (Ottone), José Coca Loza (Pallante), Alois Mühlbacher (Narciso), Yannick Debus (Lesbo)
Orchestra La Scintilla, Harry Bicket (direction musicale)
Jetske Mijnssen (mise en scène), Ben Baur (décors), Hannah Clark (costumes), Bernd Purkrabek (lumières), Kevin Graber (vidéo), Kathrin Brunner (dramaturgie)


(© Monika Rittershaus)


Agrippina (1709) est le troisième opéra composé par Haendel, qui n’a alors que 24 ans. Le livret est écrit par un homme d’Eglise qui traîne une réputation sulfureuse, le cardinal Vincenzo Grimani ; il est parsemé d’allusions à la vie politique de l’époque, avec de nombreux rebondissements et coups de théâtre, certains spécialistes allant jusqu’à affirmer que ces allusions reflètent la rivalité qui opposa le librettiste au pape Clément XI, excusez du peu. Quoi qu’il en soit, la première de l’opéra, à Venise, est un triomphe ; elle est suivie de vingt‑sept représentations, un record. Qui plus est, les critiques sont unanimement élogieuses. Il est vrai que Haendel a composé une musique particulièrement vive et brillante, reprenant plusieurs morceaux d’œuvres antérieures et s’inspirant aussi largement d’autres compositeurs. Les huit personnages de l’intrigue ont tous des airs les uns plus magnifiques que les autres. Cependant, après quelques reprises en Italie, l’ouvrage tombe dans l’oubli et il faudra attendre la première moitié du XXe siècle pour assister à son exhumation, en Allemagne. Les musicologues considèrent qu’Agrippina marque la fin des années d’apprentissage de Haendel en Italie, lequel va ensuite partir pour Londres, où il composera Rinaldo (1711).


L’opéra narre les efforts déployés par Agrippine pour que son fils Néron puisse accéder au trône, après l’annonce de la mort de l’empereur Claudius. Mais voilà, ce dernier, contrairement aux apparences, a survécu, grâce au dévouement du général Othon, à qui le souverain promet son trône pour le remercier de son aide. Agrippine est alors contrainte de redoubler de fourberie et de duplicité, d’autant que la très séduisante Poppée se met aussi en travers de son chemin. Mais tout est bien qui finit bien pour cette femme cynique et retors à souhait, puisque Claudius va finalement consentir à céder son empire à Néron.


A Zurich, la metteur en scène néerlandaise Jetske Mijnssen a transposé l’action dans une demeure luxueuse de New York, propriété d’une riche famille dont les membres s’entre‑déchirent pour mettre le grappin sur un immense empire financier ou industriel. Tous les coups sont permis, façon Dallas ou Succession ! Le plateau est subdivisé en trois pièces, avec au milieu alternativement un grand salon, une salle à manger et une cuisine, entourés de deux antichambres où les personnages se cachent ou attendent. L’intrigue est aussi relayée par de nombreuses vidéos. Dans la première, pendant l’Ouverture, la famille est réunie autour d’une table ; tous se regardent en chien de faïence. Claudius, le patriarche, est victime d’un AVC et est immédiatement transporté à l’hôpital. Othon est ici un jeune ambitieux aux dents longues et Poppée une infirmière rattachée au service de Claudius. Jusqu’à la fin du deuxième acte, la transposition est cohérente et fonctionne parfaitement, d’autant que la direction d’acteurs est réglée au cordeau. Agrippina est ainsi vue comme une comédie bourgeoise satirique. Les choses se gâtent cependant au troisième acte, lequel devient carrément un vaudeville : les portes des placards de la cuisine s’ouvrent et se ferment en claquant, les personnages s’y cachent. Le ridicule sera atteint à la fin de l’ouvrage, une fin totalement transformée : au lieu d’assister à la montée sur le trône de Néron, dans la ferveur et la joie générales, on voit Poppée verser discrètement des gouttes de poison dans les verres des protagonistes masculins, qui décèdent tous dans des spasmes douloureux, laissant à Poppée et à Agrippine tout loisir de trinquer à ce qu’on imagine être leur plan machiavélique échafaudé dès le départ. On le sait, le féminisme à outrance fait malheureusement aussi des ravages à l’opéra.


A la tête de La Scintilla, la formation sur instruments d’époque de l’Opernhaus de Zurich, Harry Bicket livre une interprétation précise, vive et contrastée de la partition de Haendel, avec des sonorités généreuses et soyeuses. Un bonheur pour les oreilles ! La distribution vocale est de très haut niveau. Elle est emmenée avec brio par Anna Bonitatibus, dont les nombreuses vocalises acérées, l’art des demi‑teintes et l’engagement scénique émerveillent le public. La chanteuse italienne incarne une grande bourgeoise dévorée par l’ambition et prête à toutes les turpitudes pour parvenir à ses fins. Habillée en tailleur-pantalon, elle fait vaguement penser à Kamala Harris. Les deux contre‑ténors, Christophe Dumaux en Néron et Jakub Józef Orlinski en Othon, se complètent idéalement, tant leur voix est différente : le premier – casque constamment vissé sur les oreilles pour ne pas entendre les jérémiades de sa mère – impressionne par ses aigus brillants, lumineux et stratosphériques, alors que le second – jeune premier idéal à qui on donnerait le bon dieu sans confession – fait merveille avec son timbre rond et velouté dans le médium de la tessiture ; son grand air « Voi, che udite il mio lamento » est sans conteste le grand moment d’émotion de la soirée. Dans cette production, le chanteur polonais ne peut s’adonner à ses pirouettes favorites, mais on admire sa souplesse quand il se plie en deux dans un placard. Nahuel Di Pierro incarne, quant à lui, un Claudius au superbe legato. Malgré une projection un peu limitée, Lea Desandre livre une prestation désarmante de vivacité et de luminosité en Poppée. Les rôles secondaires, qu’il s’agisse du baryton bouffe José Coca Loza, du contre‑ténor Alois Mühlbacher ou encore de Yannick Debus, sont tous excellents. Une production qui restera comme l’un des moments phares de la saison 2024‑2025 de l’Opernhaus.



Claudio Poloni

 

 

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