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Guercœur est de retour

Strasbourg
Opéra national du Rhin
04/28/2024 -  et 30 avril, 2*, 4, 7 (Strasbourg), 26, 28 (Mulhouse) mai 2024
Albéric Magnard : Guercœur, opus 12
Stéphane Degout (Guercœur), Antoinette Dennefeld (Giselle), Julien Henric (Heurtal), Catherine Hunold (Vérité), Eugénie Joneau (Bonté), Gabrielle Philiponet (Beauté), Adriana Bignagni Lesca (Souffrance), Marie Lenormand (L’Ombre d’une femme), Alysia Hanshaw (L’Ombre d’une vierge), Glen Cunningham (L’Ombre d’un poète) Chœur de l’Opéra national du Rhin, Hendryk Haas (chef de chœur), Orchestre philharmonique de Strasbourg, Ingo Metzmacher*/Anthony Fournier (direction musicale)
Christof Loy (mise en scène), Johannes Leiacker (décors), Ursula Renzenbrink (costumes), Olaf Winter (lumières)


(© Klara Beck)


Evénement impatiemment attendu, que cette quasi-résurrection, par l’Opéra national du Rhin, du Guercœur d’Albéric Magnard, qui n’avait plus été représenté sur scène en France depuis... en fait, depuis sa création même, à l’Opéra de Paris, en avril 1931.


Curieux destin, de toute façon, que celui de cet opéra, achevé en 1901, mais qui n’avait pu être joué, du vivant de Magnard, que par actes séparés (le I et le III, et seulement en concert). Après le décès du compositeur, dans les circonstances violentes que l’on sait, puis les années charnières de la Première Guerre mondiale, cette musique un peu austère passait déjà pour bien démodée. Et si cette création parisienne de Guercœur, vraiment très tardive, en plein milieu d’Années folles passées à découvrir tout autre chose, put cependant bénéficier d’un accueil favorable, elle resta, presque inévitablement, sans lendemain.


Curieux bégaiement de l’histoire, lorsque l’Opéra de Paris reprit discrètement le même spectacle deux ans plus tard, le 1er février 1933, apparurent tout à coup, entre le livret de l’acte II (en particulier le rôle de Heurtal, froide caricature de dictateur démagogue ) et l’inquiétante actualité du moment (à Berlin, à peine 24 heures plus tôt, Hitler venait de s’emparer du pouvoir), des similitudes qui ne manquèrent pas d’impressionner... De même qu’aujourd’hui certaines répliques du livret, redeviennent d’une pertinence politique non moins effrayante, dans le contexte de l’actuelle montée en puissance des populismes et des régimes autoritaires un peu partout dans le monde.


Oubli total ensuite, le second conflit mondial puis la radicalité des avant‑gardes, ayant définitivement relégué cette musique dans les fonds de bibliothèque. Heureusement l’œuvre d’orchestre de Magnard a un peu mieux survécu, encore que sporadiquement, et c’est sans doute suite au succès relatif d’un enregistrement de la Quatrième Symphonie, que Michel Plasson put obtenir d’EMI le feu vert pour enregistrer, en 1986 une intégrale discographique de Guercœur, qui a beaucoup marqué toute une génération de passionnés d’art lyrique. Le moment d’une renaissance était‑il enfin venu ? En fait, non. C’était il y a bientôt quarante ans, le coffret ne s’est pas très bien vendu, il est devenu aujourd’hui d’une disponibilité problématique, et aucun théâtre n’a suivi, et même pas à l’occasion du centenaire de la mort de Magnard, en 2014. Une commémoration timide, qui nous a valu, en tout et pour tout, une belle résurrection scénique de la plus intimiste Bérénice, à Tours, mais toujours pas de nouveau Guercœur.


Encore dix ans plus tard, grâce à cette très convaincante, voire inoubliable, production strasbourgeoise, que l’on doit à l’engagement passionné du directeur général de l’Opéra national du Rhin, Alain Perroux, pour des chefs‑d’œuvre lyriques rares, qui mériteraient de plein droit d’entrer au répertoire courant, et qui pourtant n’y rentrent pas, le déclic va‑t‑il enfin se produire ? Il est permis d’en douter, parce que, tout simplement, ledit répertoire courant n’est plus guère extensible, et surtout pas en France, où le nombre trop réduit des maisons d’opéra, sans même parler de leurs moyens financiers, qui s’amenuisent inexorablement au lieu d’augmenter, n’est plus à la hauteur d’une telle mission patrimoniale. Que la seule autre production moderne de Guercœur ait pu voir le jour, en 2019, au Théâtre d’Osnabrück, en Basse‑Saxe, n’est insolite qu’en apparence, car l’Allemagne, elle, dispose bien davantage de l’infrastructure nécessaire, avec un maillage très dense, tous les cinquante à cent kilomètres, de théâtres lyriques dotés d’une conséquente troupe de chanteurs, ce qui autorise l’entretien d’un répertoire beaucoup plus diversifié. Et où, demain, faudra‑t‑il se rendre, pour revoir un Guercœur ? Eh bien, ce ne sera toujours pas en France, mais, dès février 2025... à Francfort !


En attendant, l’Opéra national du Rhin sauve l’honneur, et écrit même là une très belle page d’histoire. Avoir invité Ingo Metzmacher, grand défricheur d’œuvres rares, dont il y a encore peu d’années l’Œdipe d’Enesco à Salzbourg, est un excellent choix. Sous la baguette du chef allemand, cette musique paraît vigoureusement charpentée, mais surtout avance en un flux continu et continuellement varié, avec toujours ce rien de souplesse modale typique de l’écriture de Magnard, qui vient teinter la matière orchestrale de reflets changeants. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg sonne bien, avec quelques compréhensibles signes de fatigue du côté des cuivres au III, l’ouvrage approchant les trois heures de durée. Les interludes symphoniques (plus de vingt minutes sur l’ensemble) sont particulièrement fascinants, mais ailleurs les voix sont tout aussi bien soutenues, et les chœurs bien coordonnés. Indiscutablement un chef d’un niveau supérieur, auquel on doit, davantage encore qu’à la mise en scène, l’impression d’une soirée ne souffrant d’aucune longueur, alors que le statisme des actes I et III pouvait laisser craindre, a priori, de larges plages de possible ennui.


Autre atout, Stéphane Degout, choix idéal aujourd’hui pour le rôle‑titre. Ce touchant héros au grand cœur, que l’on découvre au Paradis à l’acte I, avant qu’il soit autorisé, au II, à retourner à une vie terrestre qu’il regrette, mais où il ne va retrouver que douleurs et désillusions, dans un monde humain où les absents ont toujours tort, il l’incarne avec une voix d’une grande richesse expressive, dont les couleurs et la tenue de ligne, moins raffinées, dans l’absolu que celle d’un José van Dam (dans l’enregistrement cité plus haut), savent continuellement nous toucher, voire nous bouleverser. Quant à la mise en valeur d’un excellent livret (une prose d’une grande noblesse, qui échappe à toute platitude), l’élocution parfaite du baryton français, de même d’ailleurs que celle de l’ensemble d’une distribution couramment francophone, nous la garantit totalement. Une sensation de sécurité et de maîtrise du sujet tout aussi patente pour le Heurtal de Julien Henric, superbe voix de ténor à la projection impeccable, voire pour Antoinette Dennefeld, Giselle un peu moins attentive à la constante qualité du chant, mais d’une belle intensité.


Au Paradis, quatre déesses (eh oui, car ici il s’agit d’un Paradis déchristianisé, voire matriarcal, thématiques typiques de Magnard), incarnées par des types de voix très différents, parmi lesquelles on relève surtout Catherine Hunold, Vérité impérieuse, parfois mise à mal par une écriture escarpée, mais qui tient dignement son rang. Et aussi l’intéressant contralto d’Adriana Bignagni Lesca, aux couleurs rauques et à l’émission pas très stable, mais qui donne au rôle de Souffrance un relief particulier. En Beauté et Bonté, Eugénie Joneau et Gabrielle Philiponet complètent sereinement ce quatuor, pas très homogène, mais dont les voix fusionnent cependant très bien, au III en un ensemble qui suspend longuement le temps.


Ce problème de gestion du temps, central dans Guercœur, du moins dans les actes I et III, où il ne se passe rien, alors que tout ou presque de l’action de l’opéra se déroule au II, volet central particulièrement intense, Christof Loy le résout avec des recettes éprouvées, et qui fonctionnent. Le problème, évidemment, c’est qu’à force de voir les productions du metteur en scène allemand un peu partout, et de surcroît en équipe avec presque toujours les mêmes décorateurs et costumiers (ici, pour le concept décoratif, le toujours ascétique Johannes Leiacker), on a l’impression d’une mise à plat systématique, qui réduit chaque œuvre à une série stéréotypée d’invariants humains. Cette fameuse « direction d’acteurs », certes efficace, mais dont les techniques ne changent quasiment pas, qu’on soit, pêle‑mêle, dans des ouvrages aussi différents que Cosí fan tutte, Les Bassarides, Francesca da Rimini, L’Enchanteresse, Fedora, Les Noces de Figaro... L’essentiel restant, somme toute, d’échapper à l’ennui, et ici, c’est très réussi, même si les ingrédients décoratifs (murs nus et alignements de chaises) restent délibérément pauvres. En définitive, une « stratégie de l’évitement » typique de Christof Loy, qui consiste à tout simplement ignorer les indications de livret qu’il pourrait s’avérer dangereux de respecter. Or, quand il ne s’agit que d’enjamber des didascalies, pourquoi pas, en revanche quand cette radicalité se solde par des coupures (ici, la vraiment très intéressante scène 2 de l’acte II, si proche de celle des Filles‑fleurs de Parsifal, en tout cas essentielle pour documenter les aspects les plus wagnériens de Magnard), c’est quand même dommage.



Laurent Barthel

 

 

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