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Un Boris au souffle court

Paris
Théâtre des Champs-Elysées
02/28/2024 -  et 1er, 3, 5*, 7 mars 2024
Modeste Moussorgski : Boris Godounov
Alexander Roslavets (Boris Godounov), Victoire Bunel (Fiodor), Lila Dufy (Xenia), Svetlana Lifar (La nourrice), Marius Brenciu (Le Prince Chouïski), Mikhail Timoshenko (Andreï Chtchelkalov), Roberto Scandiuzzi (Pimène), Airam Hernández (Grigori Otrepiev), Yuri Kissin (Varlaam), Fabien Hyon (Missaïl), Sarah Laulan (L’aubergiste), Kristofer Lundin (L’innocent), Barnaby Rea (Mitioukha), Sulkhan Jaiani (Nikititch)
Chœur de l’Opéra national du Capitole de Toulouse, Gabriel Bourgoin (chef de chœur), Maîtrise des Hauts‑de‑Seine, Gaël Darchen (chef de chœur), Orchestre national de France, Andris Poga (direction musicale)
Olivier Py (mise en scène), Pierre-André Weitz (scénographie, costumes), Bertrand Killy (lumières)


(© Mirco Magliocca)


Devant la tombe du tsarévitch assassiné, l’Innocent joue à l’empereur, dont il devient le double bouffon. Olivier Py place d’emblée sa lecture de la version originelle de Boris Godounov – celle de 1869, sans l’acte polonais et le tableau de la forêt de Kromy – sous le signe de la tragédie et de la dérision. Une tragédie qui constitue l’essence de l’histoire russe, entre les ors rutilants des églises et des palais impériaux et les gris sinistres des immeubles soviétiques. On comprend vite, surtout quand s’affichent Staline et Poutine face à face ou le Z de l’invasion de l’Ukraine, et que le faux Dimitri, une fois tsar, est visé par le pistolet de Chouïski qui en fera le énième autocrate assassiné. C’est l’autrefois perpétué à travers l’aujourd’hui.


Rien de nouveau dans cette « leçon d’histoire en gris et or », inaugurée à Toulouse et présentée en costumes actuels – avec, comme il se doit, milices en treillis armées de kalachnikovs. Et pour que la leçon soit plus claire, le metteur en scène explicite ce qui est raconté. On voit ainsi l’assassinat du tsarévitch, alors que la présence du pape et du drapeau polonais nous rappellent d’où viennent les soutiens de l’usurpateur. Comme si la production ne faisait pas confiance au spectateur – voire à l’œuvre. Et Olivier Py plaque assez artificiellement son univers sur celui de Moussorgski, avec une Aubergiste blonde platine a la sexualité vorace pour déniaiser le jeune défroqué, un Innocent adepte du travestissement, des miliciens au torse musculeux.


Bref, on a connu Olivier Py à la fois plus inventif et plus subtil, cédant moins à la facilité. La direction d’acteur s’avère d’ailleurs inégale, parfois paresseuse, même si elle connaît des temps forts, telle la mort de Boris devant une forêt en feu – l’enfer – ou en sang – les meurtres. C’est certes fait de main de maître, mais on attendait autre chose du nouveau directeur du Châtelet. En ferait‑il trop ? On le sent en tout cas moins inspiré par l’Histoire que par les mythes.


Musicalement, ça tient aussi le coup, sans qu’émerge une figure, excepté celle de Boris. A cause de son émission et de sa tessiture, on n’était pas fâché du remplacement de Mathias Goerne par Alexander Roslavets. Après avoir entendu la basse biélorusse, on le regrette d’autant moins : le timbre de bronze est celui d’un tsar, la voix se tient du grave à l’aigu, la ligne ne se perd jamais, même au plus fort des accès de folie. Et voilà un Boris très incarné, à la puissance aux pieds d’argile. Face à lui, le vétéran Roberto Scandiuzzi a perdu sa stabilité sans s’approprier la déclamation moussorgskienne.


Si Sulkhan Jalani a la brutalité de l’Exempt Nikititch, si Mikhail Timoshenko se remarque aussitôt en Secrétaire de la Douma, Yuri Kissin ne fait pas vraiment une trogne du truculent Varlaam, l’Innocent de Kristofer Lundin n’est pas assez illuminé, Marius Brenciu ne restitue pas toute la fourberie cauteleuse de Chouïski : tous trois chantent bien, mais restent à la surface de leurs personnages. Airam Hernández, timbre mâle et conquérant, adhère en revanche parfaitement à l’imposteur ambitieux. Les seconds rôles sont bien distribués.


Le Chœur du Capitole, personnage à part entière, se montre à la hauteur malgré des dérapages du côté des sopranos. A défaut d’avoir la tête épique et de la théâtralité à revendre, Andris Poga conduit le drame d’une baguette sûre et unitaire – il relève le défi d’un flux musical sans entracte. Il pèse néanmoins parfois trop lourd et ne restitue pas toute l’âpreté novatrice de l’instrumentation de Moussorgski. Peut‑être l’orchestre est‑il aussi moins sur ses terres que la phalange toulousaine après les années Sokhiev. Quelque chose manque, en tout cas, à cette production un peu grise, aussi homogène, aussi honnête soit‑elle. Finalement, se serait‑on ennuyé ?



Didier van Moere

 

 

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