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Un Offenbach tout neuf ?

Strasbourg
Opéra national du Rhin
12/07/2018 -  et 9, 11, 13, 17, 19*, 23 décembre 2018 (Strasbourg), 6, 8 janvier 2019 (Mulhouse)
Jacques Offenbach : Barkouf
Rodolphe Briand (Bababeck, grand vizir), Nicolas Cavallier (Le Grand-Mogol), Patrick Kabongo (Saëb), Loïc Félix (Kaliboul), Stefan Sbonnik (Xaïloum), Pauline Texier (Maïma), Fleur Barron (Balkis), Anaïs Yvoz (Périzade), Dominic Burns (Porte-parasol), Kyungho Lee (Porte-pipe), Hervé Huyghues-Despointes (Porte-épée), Laurent Roos (Porte-mouchoir), Young-Min Suk (Porte-tabouret), Jésus De Burgos (Porte-éventail), Kyungho Lee, Laurent Roos, Young-Min Suk, Jésus De Burgos, Dominic Burns, Fabien Gaschy (Les conjurés)
Chœurs de l’Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse, Jacques Lacombe (direction musicale)
Mariame Clément (mise en scène), Julia Hansen (décors et costumes), Philippe Berthomé (lumières), Mathieu Guilhaumon (chorégraphie)


(© K. Beck)


Créé à l’Opéra-Comique en décembre 1860, Barkouf nous ramène à cette période particulière de l’art lyrique en France où les frontières entre opéra, opéra-comique, opéra bouffe voire le genre naissant de l’opérette bougent beaucoup. Une certaine confusion règne, entretenue par la personnalité déjà inclassable de Jacques Offenbach. Que dans ce contexte on octroie à ce génial trublion, alors même qu’Orphée aux Enfers vient de faire un tabac aux Bouffes-Parisiens, une création dans un théâtre de réputation plus établie, froisse beaucoup de susceptibilités. Par ailleurs le caractère subversif du livret proposé par Eugène Scribe coince à beaucoup d’étages, depuis la troupe de l’Opéra-Comique, qui apprécie peu la fantaisie animalière du sujet, jusqu’à une censure qui réprouve tout le contenu de la pièce en bloc. Et pour cause, puisqu’il y est question d’une ville orientale politiquement ingérable, qui a pris l’habitude de débarrasser systématiquement de ses gouverneurs. Cette année, on en est déjà au dixième sultan défenestré, et le Grand-Mogol, connu par ailleurs pour sa joyeuse cruauté («Roi débonnaire, Pour me distraire, Je viens vous faire, Tous empaler, Tous étrangler, Ecarteler...»), décide de punir ce peuple rétif en le faisant cette fois diriger par un chien, le féroce dogue Barkouf. Un dirigeant d'un genre totalement inédit, qu’il va bien entendu falloir apprivoiser. A ce jeu-là, ce ne sont ni le grand vizir Bababeck ni l’eunuque Kaliboul, ni toute une fine équipe de courtisans ridicules (Porte-pipe, Porte-parasol, Porte-épée, Porte-mouchoir, etc.) qui vont gagner, mais bien la jeune bouquetière Maïma, qui se révèle la seule capable d’approcher le nouveau maître des lieux sans se faire mordre. Désignée comme truchement pour traduire les aboiements du sultan, elle va bien entendu en profiter pour faire passer un grand nombre de mesures politiques extrêmement populaires (moratoire sur les exécutions capitales, baisse des impôts de moitié...) et finalement s’approprier le pouvoir à la mort de Barkouf, tué par l’ennemi tartare au champ d’honneur.


Se greffe là-dessus une indispensable intrigue sentimentale qui finit bien, mais le propos, même édulcoré, reste acide, voire d’une pertinence que l’actualité récente nous fait exploser à la figure. On croit rêver en découvrant le texte que Scribe fait chanter au jeune Xaïloum : «Par goût je suis, je suis émeutier! J’aime le tapage, Le remue-ménage, Les bris de vitrage, Ce qui me fait de l’ouvrage, J’ai la rage enfin de démolir!». Si la mise en scène de Mariame Clément, toujours flanquée de son indispensable collaboratrice Julia Hansen, évite heureusement d’affubler d’un gilet jaune ce personnage de jeune Gavroche casseur, elle se risque quand même à une lecture très contemporaine de l’action. Peut-être trop d’ailleurs : on aurait pu se passer de cet ensemble de comploteurs de palais réactionnaires à l’acte III où tous les personnages arborent des masques à l’effigie de nos politiques français familiers, qu’ils soient de droite ou de gauche, avec Emmanuel Macron aux commandes de l’opération. C’est très drôle mais aussi relativement lourd. Ailleurs les ressorts comiques sont plus originaux : l’arrivée du Grand-Mogol bardé de décorations clignotantes, en meneur de revue de casino sadique, les errements fonctionnarisés d’un régime totalitaire où les services de renseignements ont établi une fiche sur chaque habitant, l’ensemble de ces paperasses prenant désormais tant de place que plus personne ne sait où les ranger (le décor n’est qu’un immense alignement de rayonnages où de temps en temps une pile de dossiers s’effondre)... Les aspects canins sont en revanche trop attendus : en milieu de scène, une niche qui grandit d’un tableau à l’autre, des paquets de croquettes, des accessoires pour ramasser les déjections du sultan... Pour cette situation inédite de satire animalière, on aurait pu espérer quelque chose de plus librement surréaliste. Curieux, quand même, que cette équipe scénique qui au fil des productions acquiert un véritable métier, se laisse encore enfermer dans ce genre de dispositif contraignant, au ras d’accessoires qui n’amusent que trois secondes et ensuite brident la fantaisie et l’imaginaire au lieu de les stimuler.


Ni franc succès ni four total à l’époque, Barkouf n’a pas survécu à ses premières représentations. Sa musique a été toutefois partiellement récupérée par Offenbach dans Boule de neige, opéra bouffe de dix années postérieur et tout aussi oublié aujourd’hui (le sujet était le même, tout juste réchauffé : une histoire d’ours autocrate, qui signe ses décrets à coup de griffe...). Quant au matériel d’orchestre de la création, il a vraisemblablement brûlé. Cette recréation de Barkouf à l’Opéra du Rhin n’a été possible qu’après la découverte de l’essentiel du manuscrit autographe dans les archives de la famille Offenbach. Restait comme d’habitude à louvoyer entre les divers états successifs d’un texte qui s’est beaucoup modifié lors des répétitions de 1860 : une sorte de puzzle historique à la façon des Contes d’Hoffmann, exercice dans lequel Jean-Christophe Keck est passé maître, avec sans doute, comme d’habitude, des choix d’une subjectivité assumée. Cela dit, clairement, l’essentiel paraît bien ici de la main d’Offenbach et il y a eu peu de lacunes à combler.


S’agit-il pour autant d’un chef-d’œuvre enfin révélé au grand jour ? Difficile d’en juger lors d’une première écoute, d’autant plus que l’équilibre musical obtenu par Jacques Lacombe ne joue pas vraiment en faveur des finesses de l’ouvrage. Sous sa baguette, l’Orchestre symphonique de Mulhouse acquiert du corps voire un véritable brio, mais au détriment d’une distribution où toutes les voix paraissent bizarrement ténues. Pas même le pourtant chevronné Nicolas Cavalier, dont la projection pourtant précise du français manque de punch, ni la virtuosité acidulée de Pauline Texier en Naïma, n’émergent vraiment. Dans un théâtre plus petit et à la meilleure acoustique le résultat serait certainement bien meilleur, mais ici on reste trop à distance, avec l’impression d’une exécution dépourvue de corps, voire parfois de précision (les Chœurs de l’Opéra du Rhin sont à la peine), où les inspirations d’Offenbach ne fusent que de temps en temps, comme par brefs éclairs de génie. Il est donc difficile d’augurer en l’état de la carrière ultérieure de ce Barkouf tout neuf, même si on passe là une bien agréable et intéressante soirée. Au passage, on notera aussi le formidable tour de passe-passe ainsi accompli par la directrice Eva Kleinitz, qui transcende magistralement l’exercice obligé mais toujours difficile de l’«opérette de fin d’année».



Laurent Barthel

 

 

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