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Christine Labroche (1936-2026) 01/14/2026

26 janvier 2002 (© Jean Toulet)
Christine, qui nous a quittés le 11 janvier à l’âge de 89 ans, n’aurait pas apprécié cet hommage. Son infinie modestie, presque jusqu’à l’effacement, aurait été mise à rude épreuve, à la mesure de ses scrupules toujours réitérés mais toujours infondés : qui était‑elle pour écrire sur ce compositeur, cet auteur ou cet interprète ? serait‑elle à la hauteur de leur travail et de leur musique ? disposerait‑elle de tous les éléments nécessaires pour élaborer son opinion ? trouverait‑elle les mots les plus pertinents pour l’exprimer ?
Mais Christine aura fourni la preuve que douter intensément de soi n’est pas nécessairement handicapant, bien au contraire. Car durant quinze ans, elle aura offert à ConcertoNet et à ses lecteurs des analyses mûrement réfléchies de près de trois cents disques ou livres, témoignant d’une très vaste curiosité pour les époques, les pays, les genres, les styles ou les instruments. Même si c’était parfois au déplaisir des oreilles de Jean, son défunt époux, il faut plus particulièrement souligner sa prédilection pour la musique contemporaine ou, plutôt, pour toutes les musiques contemporaines, tant son approche se situait en dehors des dogmes et des chapelles : Adès, Bacri, Balakauskas, Birtwistle, Cavanna, Dusapin, Dutilleux, Ferneyhough, Ginastera, Goubaïdoulina, Hersant, Hosokawa, Murail, Oustvolskaïa, Rózsa, Saariaho, Schnittke – un éventail qui témoigne d’une immense ouverture d’esprit. Prédilection tout sauf exclusive, tant elle a également su si bien nous faire partager son amour pour Dowland, Bach, Rameau, Mozart, Liszt, Grieg, Massenet, Fauré, Elgar, Wolf, Debussy, Sibelius, Bartók, Enesco, Szymanowski, Poulenc ou Britten.
Il lui fallait certes essayer de comprendre tout, qu’il s’agisse ensuite d’exprimer son enthousiasme ou de songer à émettre éventuellement quelques réserves, mais ses textes, nourris par une vaste culture musicale et générale, laissaient avant tout affleurer l’extrême sensibilité qui était la sienne, augmentée d’un sens pédagogique aigu dans lequel on reconnaissait l’enseignante qu’elle fut toute sa vie. Sensibilité on ne peut plus exacte, exprimée avec des mots choisis dans cette langue qui, pour cette Britannique d’origine, n’était pourtant pas son idiome maternel, mais sensibilité qu’elle était la seule à sans cesse remettre en cause. Aucun compliment, aucun encouragement n’y faisait rien, alors que la sûreté de son jugement était évidente.
Heureusement, elle parvenait quand même à surmonter ses craintes et réticences et acceptait de se plier aux exigences de ce qu’il est convenu d’appeler la « critique » musicale. Et elle se sera même risqué par deux fois au compte rendu d’un concert. Avec succès, bien sûr, mais cet exercice sans filet lui paraissait bien trop dangereux pour qu’elle y revienne. On ne peut qu’en concevoir de grands regrets, elle qui fréquentait salles et festivals aussi assidûment que le permet une vie dans les Deux‑Sèvres, car elle aurait pu s’en faire l’écho sur notre site. Mais elle en resta donc là, se sentant bien plus en sécurité avec ses livres et ses disques, là où elle pouvait vérifier, revérifier, relire ou réécouter à l’envi, avec un constant souci de précision.
Au-delà de ses belles contributions au site, qui nous manqueront, la douleur de ceux qui ont eu la chance de la connaître est immense. Nos pensées et nos condoléances vont à ses deux enfants et à ses proches.
Simon Corley
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