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03/22/2025 « Lines of Life »
Győrgy Kurtág : Circumdederunt – Das Angenehme dieser Welt – Nun versteh’ ich – Hölderlin-Gesänge, opus 35a – Die Rosen [&] – Die Zeit [&] – Ich weiss nicht [&] – Physalis Alkagengi [&]
Franz Schubert : Ganymed, D. 544 [+] – Totengräbers Heimweh, D. 842 [+] – Im Frühling, D. 882 [+] – Dass sie hier gewesen, D. 775 [+] – Der Wanderer an den Mond, D. 870 [+] – Litanei auf das Fest Allerseelen, D. 343 [+] – Der Jüngling an der Quelle, D. 300 [#]
Johannes Brahms : Cinq Lieder, opus 47 : 3. « Sonntag » [#]
Conversation entre Győrgy Kurtág et Benjamin Appl Benjamin Appl (baryton), Csaba Bencze (trombone), Gergely Lukács (tuba), Pierre‑Laurent Aimard [&], James Baillieu [+], Győrgy Kurtág [#] (piano)
Enregistré à Budapest (5‑8 février, 23‑24 mars et 5‑6 mai 2024) – 67’45
Alpha 1145 (distribué par Outhere) – Notice en français, allemand et anglais)

Comme son compatriote Ligeti, comme Stockhausen, ou comme Elisabeth Schwartzkopf dans ses masterclasses, Győrgy Kurtág (né en 1926) a la réputation non usurpée de passer ses interprètes à la question. On devine les heures de labeur (douze jours pleins et 1 200 prises, selon la notice !) qui ont présidé à ce disque conçu en étroite collaboration avec le compositeur et, en amont, avec son épouse Márta, disparue en 2019 – les lieder de Schubert placés en contrepoint comptaient parmi ses préférés ; ils comptent aussi parmi les plus connus.
Benjamin Appl leur prête son baryton clair, sa diction nette, sans préciosité, même s’il s’autorise une mise en relief soudaine de certains mots, en accord avec le piano complice de James Baillieu. Cette manière de faire, à l’encontre de la caractérisation par couplet, estompe la structure d’un lied comme Totengräbers Heimweh, où une berceuse consolatrice succède aux coups de pioches colériques. Un Dietrich Fischer‑Dieskau (avec Sviatoslav Richter notamment), en tirait un parti narratif à l’effet ravageur. Ce quelque chose de juvénile dans le timbre d’Appl s’accorde sans doute davantage à Ganymed (et son incontournable Nachtigall dont James Baillieu égraine le ramage candide) ou aux poèmes amoureux « Der Jüngling an der Quelle » et « Sonntag » de Brahms, à la tournure populaire, que Kurtág accompagne au piano.
Du maître hongrois sont proposés le cycle Hölderlin-Gesänge (1993‑1997), pour voix seule, et une poignée de lieder d’après Ulrike Schuster avec le pianiste Pierre‑Laurent Aimard. On notera l’intervention d’un trombone et d’un tuba dans « Gestalt und Geist », où l’évocation des flammes de l’Enfer appelait le timbre des cuivres selon le témoignage du compositeur lors d’un entretien en langue allemande de 18 minutes (traduit par écrit en français et anglais).
D’une ambiance pesante qui rappelle les Kafka-Fragmente (1987, à ce jour l’œuvre la plus longue de son catalogue), les Hölderlin-Gesänge présentent une écriture variée pour la voix, tantôt écrite sur deux portées (« An... »), tantôt exploitée en récitatif à la limite du Sprechgesang (« Im Walde »), tantôt éructant avec rage certains mots (« Tübingen, Jänner », sur un poème de Paul Celan citant Hölderlin). A l’instar de Luigi Nono (Fragmente-Stille, an Diotima), de Heinz Holliger (Scardanelli-Zyklus) et à la différence de l’hédoniste Hans Werner Henze (Kammermusik 1958), c’est la muse tragique, le basculement vers la folie du poète qu’a retenu le Hongrois.
Les lieder d’après des textes d’Ulrike Schuster valorisent encore d’avantage l’expressionnisme de la vocalité et la concentration du geste – « Ich weiss nicht... » n’excède pas 17 secondes. Pierre‑Laurent Aimard, tout expert du compositeur qu’il soit, ne peut mettre l’oreille en confiance ni aller contre la nature aussi énigmatique que précaire de cette musique à flanc d’abîme qui exige de l’auditeur une attention extrême.
Jérémie Bigorie
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