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03/20/2025 « The Nocturnal Poet »
Philipp Scharwenka : Ballade, opus 94 – Abendstimmungen, opus 107 – Zwei Rhapsodien, opus 85 : 1. Con moto en si mineur – Vier Klavierstücke, opus 97 : 3. Scherzo Cansu Sanlıdag (piano)
Enregistré à Mons (26‑28 octobre 2024) – 57’41
Pavane ADW 7605
Sélectionné par la rédaction

Dans la fratrie Scharwenka, on rencontre peut-être un peu plus souvent – tout est relatif – le nom de Xaver (1850‑1924) que celui de son aîné, Philipp (1847‑1917). Il est vrai que malgré son succès aux Etats‑Unis en qualité de compositeur, ce dernier s’est plus particulièrement investi dans la théorie et l’enseignement, dirigeant pendant près d’un quart de siècle le Conservatoire Scharwenka (devenu Klindworth-Scharwenka) qu’il avait fondé à Berlin avec son frère, également pianiste, lequel, quant à lui, mena une carrière de virtuose-compositeur.
Cet album inattendu contribue à réparer un oubli fort injuste, en offrant un aperçu très convaincant de son œuvre pianistique, qui occupe la plus grande partie d’un catalogue qui recèle par ailleurs des mélodies, deux symphonies, un concerto (pour violon – qu’on peut trouver chez Hyperion – mais, curieusement, pas pour piano), quelques autres pages orchestrales et de la musique de chambre, composée pour l’essentiel après 1900. Les œuvres pour piano rassemblées sur cet album ont en revanche été publiées dans les années 1890.
Le disque a certes quelque peu rendu justice à la production chambriste de Philipp Scharwenka, mais ce n’est pas du tout le cas de sa musique pour piano, qui reste donc très largement terra incognita si l’on excepte un premier volume gravé par Luís Pipa pour Toccata Classics en 2020 mais resté, pour l’heure, sans suite. Klavierstücke, Intermezzi, ballades, rhapsodies : un héritier ou un épigone de Brahms ? Sans doute plutôt un simple familier, car on entend davantage ici l’héritage de Schumann, comme chez le jeune Strauss quelques années plus tôt, mais aussi de Chopin, et ce plus dans l’esprit que dans la technique ou l’écriture pianistiques – il est né non loin de Poznan (alors la prussienne Posen).
Si le nom n’attire déjà sans doute pas l’œil, l’oreille aussi peut aisément passer à côté de cet art tout sauf spectaculaire, avare de grands gestes expressifs ou pianistiques et ne se livrant pas à de complexes recherches harmoniques. Intimiste, conçue sinon peut‑être pour les amateurs du moins pour tout autre chose que la salle de concert, avec ses jeux subtils d’ombres et de lumières, son inépuisable délicatesse, sa Gemütlichkeit enveloppante, cette musique de coin du feu, de cocooning, dirait‑on aujourd’hui, adopte volontiers le ton de la confidence, nimbée d’un soupçon de mélancolie ou de nostalgie.
L’album est intitulé « Le Poète nocturne », ce qui sied évidemment aux six pièces de l’ultime recueil pianistique de Scharwenka, les Abendstimmungen (« Le Soir », dans la traduction usuelle, mais on pourrait tenter « Atmosphères vespérales »). Si elles ne portent pas de titre et ne comprennent que des indications de tempo, ces pages n’en sont pas moins chargées d’expression et on ne peut qu’être frappé par exemple par le côté interrogatif de la troisième, comme un écho de « L’Oiseau prophète » schumannien. De même, le caractère du vaste Scherzo des Klavierstücke de l’Opus 107 tient plus d’une marche des compagnons de David que d’un divertissement léger. La Ballade opus 94, qui possède quelque chose de véritablement narratif, ne trahit pas son nom – et c’est une histoire qui se termine mal. Seule la Première des deux Rhapsodies de l’Opus 85 s’abandonne à un romantisme un peu plus échevelé, mais ce ne sont quand même pas les déferlantes de l’Opus 79 de Brahms.
Mais pour mettre en valeur cet univers attachant, encore faut‑il qu’il y ait un piano et un pianiste. Pour ce qui est de l’instrument, le Bösendorfer choisi pour cet enregistrement séduit par ses demi‑teintes, la plénitude de ses aigus jamais clinquants et le moelleux de ses graves dans lesquels on aurait envie de se lover comme dans un bon fauteuil. Pour ce qui est de l’interprète, Cansu Sanlıdag ne surjoue pas, prend son temps, fait preuve de beaucoup de sensibilité et déploie un toucher d’une souplesse dont on dirait qu’il arrondit encore les angles de cette musique déjà fort peu anguleuse.
Comme la perfection n’est pas de ce monde, il faut d’abord remarquer que contrairement à ce qui est indiqué, il ne s’agit pas entièrement d’une « world premiere » puisque trois des pièces de l’Opus 107 ont déjà été publiées en 1999 chez Olympia. Ensuite, la notice, fort intéressante, est entachée de tournures bizarres (« afflictions cardiaques », « la paire Liszt et Wagner ») et d’approximations (Arthur Nikkish). Surtout, l’album est bien court, alors qu’il aurait certainement été possible d’y inclure ne serait‑ce que l’autre Rhapsodie de l’Opus 85 ou les trois autres pièces de l’Opus 97.
Le site de Cansu Sanlıdag
Le site de la Fondation Scharwenka
Laurent Petit-Louis
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