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03/14/2025 Max Bruch : Huit pièces pour clarinette, alto et piano, opus 83
Wolfgang Amadeus Mozart : Trio en mi bémol majeur « Kegelstatt », K. 498 Patrick Messina (clarinette), Lise Berthaud (alto), Fabrizio Chiovetta (piano)
Enregistré à l’Auditorium Darius Milhaud, Aix‑en‑Provence (14‑17 novembre 2022) – 51’
Aparté AP 332 – Notice (en anglais et en français) de Nicolas Derny
Sélectionné par la rédaction

Il ne faut pas oublier un aphorisme fort simple : l’arbre ne doit jamais cacher la forêt !
Ainsi, dans l’œuvre de Max Bruch (1838‑1920), le célébrissime Premier Concerto pour violon ne doit pas pour autant éclipser ses autres œuvres concertantes parmi lesquelles on trouve un étonnant Concerto pour clarinette et alto (1911), trop rarement joué (encore que Christoph Eschenbach l’ait dirigé en avril 2024 à la Philharmonie de Paris avec l’Orchestre de Paris). L’alliance des deux instruments, connue par ailleurs chez d’autres compositeurs (des fameuses Märchenerzählungen de Robert Schumann en 1853 au plus récent Es war einmal... de Jörg Widmann en 2015), n’avait donc guère de secret pour Bruch dont le fils, Max Felix, clarinettiste de grand talent, fut le dédicataire à la fois du concerto et des Huit pièces pour clarinette, alto et piano (1910).
Difficile en entendant celles-ci de ne pas songer au Trio opus 114 de Brahms tant les emportements postromantiques de certaines d’entre elles frappent l’oreille. Mais Bruch sait se démarquer de son grand aîné pour développer un style non pas propre à l’ensemble des pièces mais qui s’attache au contraire à soigneusement caractériser chacune d’entre elles. Dans l’Andante, c’est le lyrisme qui domine à travers l’alto impressionnant de Lise Berthaud, au son plein, aux sonorités riches (on entend presque un violoncelle !) ; de fait, la clarinette de Patrick Messina nous semble presque timide, en tout cas prudente face à la jeune musicienne qui aurait sans doute requis davantage d’affirmation en retour de la part de ses deux partenaires. Mais la clarinette reprend ses droits dans l’Allegro con moto, là aussi dans des emportements auxquels répond parfaitement le piano de Fabrizio Chiovetta. L’Andante con moto met davantage face à face deux instruments (l’alto et le piano) entre lesquels la clarinette joue en quelque sorte le rôle de juge de paix, sa simplicité empreinte de tristesse s’effaçant devant la joute que se livrent ses deux comparses dans des accents qui ne sont pas sans évoquer la musique de chambre d’Antonín Dvorák. Contraste total avec l’Allegro agitato, sans doute la pièce la plus virtuose des huit, aux traits millimétrés et véhéments ; l’alliance entre Messina et Chiovetta est idéale, l’alto rejoignant la clarinette dans une entente qui tient de l’évidence. La symbiose entre ces deux derniers instruments est encore plus visible dans la cinquième pièce, Rümanische melodie. Andante, non la plus virtuose donc mais sans doute la plus « vocale » de l’ensemble ! Lise Berthaud n’est pas une altiste : elle est une chanteuse d’opéra, son alto développant un discours et des sonorités d’un lyrisme absolu, la passion de la mélodie cédant la place à une page des plus étranges lorsque clarinette et alto s’entremêlent jusqu’à jouer dans un parfait unisson à partir de 3’10. Difficile de ne pas succomber ! La pièce Nachtgesang. Andante con moto se veut rêveuse, l’équilibre entre les trois instrumentistes ne résistant guère à la conduite de la clarinette qui, plus que jamais, « donne le la » grâce à un son velouté que maîtrise parfaitement Patrick Messina (quelle fin de mouvement...). Après un Allegro vivace, ma non troppo espiègle à souhait où chacun s’amuse à qui mieux mieux, le recueil se conclut par un Moderato où, là encore, alto et clarinette jouent à l’unisson dans des volutes plus perturbées, et où le piano peine à éclaircir un climat globalement tragique.
Même si les bonnes références de ces huit pièces ne manquent pas (à titre personnel, nous avons découvert cette œuvre dans le très beau disque publié en 1990 chez Erato, qui allie ce recueil avec le Concerto pour clarinette et alto de Bruch avec, excusez du peu, François‑René Duchâble, Paul Meyer et Gérard Caussé, Kent Nagano dirigeant pour l’occasion l’Orchestre de l’Opéra de Lyon), la symbiose qui règne ici entre les trois solistes, la vivacité globale des tempi (plus de quatre minutes de différence en global avec le disque Erato !) et l’excellence de la prise de son en font certainement la version aujourd’hui la plus recommandable.
Inutile de rappeler ici la passion que Mozart a pu développer pour la clarinette, de son Concerto aux accompagnements de La Clémence de Titus en passant par la Trente-neuvième Symphonie, entre autres. Le Trio « Des quilles » (1786) n’est pas une pièce qui frappe par son inventivité mais qui, justement peut‑être, demande à être jouée avec une simplicité attentive aux équilibres et aux détails d’une partition parfaitement ciselée. Là encore, la relative rapidité avec laquelle nos trois musiciens prennent l’œuvre lui confère une certaine modernité que l’on avait oubliée dans des interprétations plus anciennes ou plus classiques (on peut par exemple penser à la très belle, mais plutôt sage, version Leister/Christ/Levine chez Deutsche Grammophon). L’Andante initial regarde franchement ici vers Beethoven, Lise Berthaud se fondant avec délectation dans l’écrin clarino-pianistique de Patrick Messina et Fabrizio Chiovetta avec une assurance qui tourne le dos à un XVIIIe siècle que Mozart semble ici pleinement renier. Le naturel des appogiatures, l’art des nuances et, de manière générale, l’agogique de ce premier mouvement en font une totale réussite. Le Menuetto, qui nous a toujours semblé être la page « faible » de ce trio, est joué sans brutalité, alors même que les instruments doivent tour à tour s’affirmer, l’ensemble restant des plus séduisants. Quant au dernier mouvement, chaque protagoniste devient tour à tour pleinement soliste, à commencer par le piano tout en fluidité de Fabrizio Chiovetta qui trouve enfin à s’affirmer face à un alto et une clarinette qui ne cessent de jouer en vedette. Le Trio « Des quilles » trouve là incontestablement des serviteurs de tout premier plan.
On l’aura donc compris : voilà un disque réjouissant, qui témoigne de l’incontestable talent de ses trois interprètes, avec une mention spéciale pour l’altiste Lise Berthaud. Alors, à quand le trio de Karl Reinecke, celui de Julius Röntgen ou les Märchenerzählungen de Schumann par les mêmes ? A bon entendeur...
Sébastien Gauthier
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