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03/12/2025
Pierre Boulez/Henri Pousseur : Correspondance – Ecrits inédits – Entretiens
Edités par Pascal Decroupet
Contrechamps Editions – 553 pages – 28 euros





Les livres sur Pierre Boulez se suivent mais ne se ressemblent pas : après la correspondance avec Pierre Souvtchinsky, qui nous immergeait dans la genèse du Domaine musical et la vie parisienne d’après‑guerre, la correspondance avec Henri Pousseur, si elle se concentre elle aussi sur cette même période, est de facture plus analytique – partant d’une lecture moins aisée. On connaît mal de ce côté‑ci des Ardennes l’œuvre d’Henri Pousseur (1929‑2009), dont la trajectoire épouse dans un premier temps celle de ses camarades passés du sérialisme généralisé (Quintette à la mémoire d’Anton Webern, 1955) à l’œuvre ouverte (Mobile, 1958), avant l’adoption d’un style plus composite soucieux d’intégrer des éléments historiques. De sa collaboration avec Michel Butor naîtra Votre Faust (1961‑1968), « fantaisie variable, genre opéra » à la longue gestation et constellée de partitions satellites.


La première rencontre entre les deux compositeurs, datée de 1951, se place sous la bannière du sérialisme intégral. Pousseur, de quatre ans le cadet de Boulez, n’a de cesse de solliciter l’avis de son aîné, de quémander ses lumières. Au reste, un amusant dessin (que Sarah Barbedette, commissaire de l’exposition « Pierre Boulez » à la Philharmonie de Paris en 2015, avait exposé) croque Boulez en phare, tous feux allumés : c’est dire le prestige d’éclaireur dont il bénéficiait aux yeux de son confrère, très impressionné par la Structure Ia qu’il « cherchera à émuler » (Pascal Decroupet). On est plongé dans le creuset de l’expérience sérielle pratiquée par deux de ses plus éminents représentants – mais Stockhausen est très souvent cité – en même temps qu’on voit défiler quelques figures importantes de l’avant‑gardisme belge : Célestin Deliège, Elie Poslawsky, Edouard Senny, Pierre Bartolomé, Pierre Froidebise, Karel Goeyvaerts...


La rupture entre les deux hommes, inéluctable, intervient en 1971 à l’occasion d’un texte sur Stravinsky où Pousseur cite abondamment les propos de Boulez issus d’articles anciens pour étayer sa propre interprétation. Cela dit, dans une lettre de 1952, Pousseur confessait déjà son intérêt pour le Rake’s Progress... Quand on sait que la dernière manière de Pousseur sera perçue comme annonciatrice de la postmodernité, on mesure l’abîme qui sépare désormais les deux anciens compagnons post‑weberniens. Boulez, comme il en a l’habitude, n’hésite pas à trancher à vif dans le nerf de l’amitié : « Je me doutais bien que, depuis pas mal de temps, nous avions de moins en moins de choses à nous dire » (lettre du 8 août 1971). Percevant « un symptôme pathologique inquiétant », Pousseur fait part de son désarroi à Michel Butor avant de se « raccommoder » avec Boulez lors de la mise en place de l’Institut de pédagogie musicale de Paris (à la demande de Maurice Fleuret), dépendant de l’Ircam.


On retiendra l’une des rares autocritiques de Boulez dans une lettre de 1952 : « C’est peut‑être cela le plus grave défaut que je me reproche : à force de vouloir analyser et varier, je tombe dans la grisaille et les déclenchements automatiques ». Ailleurs, frappe sa grande maturité, non seulement au niveau de la combinatoire, mais aussi au niveau de la réalisation instrumentale. A ce chapitre, la lettre du 20 octobre 1955 est un véritable cours d’orchestration pour les cuivres, que Boulez donne le sentiment de comprendre en praticien tant il en parle en connaisseur. Il pointe chez Pousseur ses défauts d’analyses : « Autant dire que vous mettez la conclusion avant les prémisses ». Dès 1957, Boulez étaye sa conception de la forme en des termes qui annoncent Répons : « Ce que je cherche dans le domaine d’une forme non fermée, est plutôt un état de suspension dans le temps, comme on dit d’un corps qu’il est en suspension dans un liquide par exemple. Pour arriver à cet état de parfaite dilution, c’est plus difficile que de laisser la forme en disponibilité. »


Disons-le sans ambages : Henri Pousseur n’a pas forcément le beau rôle dans cette correspondance qui, par endroits, a l’allure d’un dialogue de Boulez avec lui‑même par le truchement de Pousseur. Aussi Pascal Decroupet a‑t‑il été bien inspiré de compléter cet échange de onze textes en grande partie inédits de Pousseur (contre deux seulement de Boulez) qui permettent d’entrevoir son envergure de théoricien et de pédagogue. S’agissant de son œuvre musical – sans doute à (re) découvrir –, la postérité ne semble pas lui avoir accordé la même place qu’à ses contemporains.


Editée et présentée par l’érudit Pascal Decroupet (à qui l’on doit une passionnante étude de Gruppen de Stockhausen chez le même éditeur), cette correspondance s’adresse principalement au musicologue et au chercheur.


Jérémie Bigorie

 

 

 

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