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02/16/2025 Helmut Lachenmann : Allegro sostenuto – Notturno [*] – „Mes Adieux“ (Trio à cordes n° 2) Karolina Ohman (violoncelle), Trio Catch : Boglárka Pecze (clarinette, clarinette basse), Yen‑Ting Liu (violoncelle), Sun‑Young Nam (piano) ; trio recherche : Melise Mellinger (violon), Geneviève Strosser (alto), Asa Akerberg (violoncelle) ; WDR Sinfonieorchester Köln, Lin Liao (direction)
Enregistré à Cologne (2012) [*] et Fribourg (2022) – 79’50
bastille musique bm029 (notice en allemand et anglais)
Sélectionné par la rédaction

Le Second Trio à cordes (2022) d’Helmut Lachenmann (né en 1935) est déconcertant. On parvient a posteriori à déceler une trajectoire, mais on n’en demeure pas moins frappé par la manière dont celle-ci, en s’inscrivant dans le temps long (25 minutes), renoue avec la forme sonate (simili de réexposition) alors que la pièce semblait s’acheminer sur sa fin. S’agissant du vocabulaire sonore, quelques mesures suffisent pour identifier Lachenmann – le Lachenmann d’après Ausklang (1984‑1985) s’entend, lequel s’emploie à réintégrer dans sa musique les éléments « philharmoniques » qu’il avait dans un premier temps farouchement écartés. Un démarche synthétique perceptible dans l’alternance de gestes caractéristiques du Klangrealismus (frottements de l’archet sur le manche, sons blancs, consonnes prononcées en imitation, etc.) et de gestes typiques de la tradition. Lachenmann confesse que le trio à cordes, dans lequel il ne s’était pas illustré depuis 1965, lui a donné plus de mal qu’un quatuor ou une pièce d’orchestre ; aussi semble‑t‑il d’autant mieux disposé à prendre congé du genre... comme le titre „Mes Adieux“ incite à le penser. Moment magique que le ballet des ombres central, chuchotement obstiné que n’aurait pas désavoué le Mark Andre (né en 1964) des Miniatures pour quatuor à cordes (2017) : c’est sans doute l’un des privilèges – ou des désavantages, c’est selon – de l’âge que de voir, pour un créateur consacré, sa musique s’apparenter à celle de ses suiveurs... Familières de l’esthétique du compositeur, Melise Mellinger (violon), Geneviève Strosser (alto) et Asa Akerberg préservent l’aura sensuelle de chaque son. Une première au disque à marquer d’une pierre blanche.
Allegro sostenuto (1986-1988) reste à ce jour l’une de ses œuvres les plus jouées et enregistrées. Citons les versions de Bernhard Wambach, David Smeyers et Michael Bach (CPO, 1991), Pierre-Laurent Aimard, Alain Damiens et Pierre Strauch (Accord, 1999) ou du MIDI Ensemble (L’Empreinte digitale, 2017). L’interprétation du Trio Catch est sans doute celle qui s’est appropriée le langage de Lachenmann avec le plus d’évidence et d’homogénéité. Les micros capturent les résonances (divisées en plusieurs catégories : tenuto, secco, etc.) et autres bruits parasites à la considération desquels l’esthétique du compositeur aura tant œuvré. Il y a aussi une dimension ludique dans Allegro sostenuto à travers ces monceaux de gammes, lignes chromatiques, quintes, octaves et autres gestes issus de la tradition exposés ici dans un nouveau contexte. Au gré des quatorze sections enchaînées, les musiciens du Trio Catch se coulent à plaisir dans les différentes indications (dansant « Quasi alla valzer »), le violoncelliste devant, lors de la coda, détendre sa quatrième corde tandis que le clarinettiste flirte avec la table d’harmonie du piano au couvercle grand ouvert.
Dans Notturno (1966-1968), situé à la croisée des chemins, s’affirme pour la première fois un « ... réalisme sonore aussi concret et immédiat que possible » (Lachenmann). L’œuvre présente la particularité d’inverser les rôles : c’est le soliste qui accompagne l’orchestre (de chambre). Au reste la partie de violoncelle fut élaborée dans un second temps. Auprès de la version de Hans Zender et Andreas Lindenbaum (Accord, 1995), totalisant 19 minutes, la présente dépasse les 23 minutes. La soliste Karolina Ohman prend le temps de décanter la cadence centrale (annonciatrice de l’emblématique Pression), conférant une dimension quasi visuelle à son jeu. Lin Liao, de son côté, façonne tout un chatoiement instrumental, creuse les silences, tire parti de ces éclairages bas qui floutent les contours et étirent les ombres. Rarement les résonances des cymbales chinoises frottées avec l’archet se seront éployées avec une telle plénitude. On baigne moins, on l’aura compris, dans l’ambiance effusive d’un nocturne de Chopin que dans l’atmosphère étrange des « musiques nocturnes » de Bartók (En plein air), peuplées de violence sourde et de bruissements d’insectes.
Saluons pour finir la qualité de la notice, où un entretien du maître avec Sebastian Solte (fondateur en 2014 du label bastille musique) succède à une introduction de Harry Vogt et à un essai de Rainer Peters. En prime, une belle série de photos en couleurs prises au cours des séances d’enregistrement.
Jérémie Bigorie
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